Epreuve sur dossier :
épistémologie de la géographie

Approche historique

La géographie classique - Historique - Les principes

(il s'agit seulement de la transcription de mes notes de cours)

Ce qu'était la géographie avant sa reconnaissance universitaire de la fin du 19è

ANTIQUITE

Géographie = description de la terre, au sens étymologique. Déjà dans l'Antiquité le terme a deux sens :

La description des contrées, descriptions réalisées lors d'explorations et de conquêtes de terres inconnues, qui s'accompagne de la représentation des localisations = cartographie = Hérodote (- 5è s), Pythéas (- 4ès), Eratosthène d'Alexandrie (- 3è s) pour le littoral méditerranéen et les cotes Atlantiques.

Strabon réalise la première Géographie universelle en 17 volumes (1er s)

Ptolémée compose une Géographie qui a été transmise aux érudits de la Renaissance par les Arabes (il a transmis aussi les erreurs de calcul, ce qui a conduit Colomb à partir vers l'ouest)

Ces descriptions ont déjà une finalité politique, militaire, économique : inventaire des richesses en ressources humaines ou minérales. Donc tous les empires et pouvoirs sécréteront des géographes.

Il y a aussi une géographie mathématique qui consiste à mesurer la terre, grâce aux progrès de l'astronomie : Aristote qui prouve que la terre est ronde (d'où mise en place des latitudes et détermination précise des localisations). Eratosthène qui mesure la circonférence à partir de la distance qui sépare Assouan (tropique Cancer) et Alexandrie (et de la différence angulaire entre ces deux points par rapport au soleil le jour du solstice à midi) (avec très peu d'erreur).

Cette géographie ne fait plus partie de la géographie depuis la fin des découvertes.

cf. le tableau de Vermeer, Le géographe, 1668-69 (L'Astronome a, au cours de son histoire, porté des titres très divers : tour à tour Philosophe, Géomètre, Astrologue et ... Géographe, comme son prétendu pendant conservé à Francfort.)

MOYEN AGE

Découvertes et descriptions de Marco Polo et de voyageurs arabes.

RENAISSANCE

Grandes découvertes, grâce aux progrès des connaissances astronomiques, qui en retour rendent possible de nouvelles découvertes : portulan (cartes des littoraux), Magellan

Ces explorations préludent souvent à la conquêtes d'empires coloniaux par les Européens.

Les motivations restent le contrôle, la conquête, la domination, de la part du politique (les princes), du religieux (les Jésuites en Amérique latine et en Asie, cf. les récits du journal le Monde sur le vin, en Australie aussi), du marchand (marché des épices et des esclaves).

Ces explorations entraînent les progrès des sciences naturelles, notamment au 18è s : les scientifiques font la classification (taxinomie) de ce qu'ils trouvent à la surface du globe : minéraux, végétaux, animaux. (Buffon)

Au 19è siècle, l'exploration s'achève en même temps que le partage du monde par les pays européens. Les sociétés de géographie qui prolifèrent consacrent leurs revues aux récits de voyage, exotisme des milieux et du genre de vie des sociétés, notamment "primitives".

Cette géographie exploratrice et descriptive correspond à une certaine conception populaire de la géographie, qu'on retrouve encore aujourd'hui dans National Geographic (en français depuis l'an dernier, "revue animalière" cf. Jean-Robert Pitte) et le magasine Géo. On la retrouve aussi lorsqu'on pose la question aux gens sur les noms des géographes, ils répondent : Cousteau, Paul Emile Victor, Krafft, c'est-à-dire des explorateurs de lieux difficiles d'accès (océan, grand nord, volcans). Cf. le géographe du Petit Prince.

L'affirmation d'une Ecole française de géographie à la fin du 19è s.

LES PREMICES DE LA GEOGRAPHIE MODERNE

L'apport initial de la philosophie allemande

Après la phase d'intense développement des différentes branches de la nature, la philosophie allemande a tenté de réunifier la connaissance en élaborant des concepts fondamentaux.

C'est notamment le cas de Kant, qui a réfléchi sur des notions comme le temps, l'espace, qui a enseigné longtemps la géographie à l'université de Königsberg, qui a réfléchi sur les rapports entre les conditions naturelles et l'histoire des hommes, la répartition des races. Dans Géographie physique (1757, réédité en 1999), il déclare que la géographie physique détermine la géographie du politique, de l'économie, des mœurs. 

Hegel réfléchit aussi au temps et à l'espace ("catégories philosophique qui fondent l'unité de la connaissance"). Ils ont influencé la géographie en prolongeant la réflexion des Lumières sur la rationalité de la connaissance. Ils placent l'homme au centre de la quête scientifique et en cela ont renouvelé la perspective de l'histoire. La problématique des rapports de l'homme et de la nature devient explicite, avec pour corollaire le déterminisme, paradigme de cette nouvelle géographie.

L'influence des géographes allemands du 19è siècle

Ils ont fondé une "écologie humaine", c'est-à-dire une science de la nature qui a comme finalité l'explication de la distribution des hommes en fonction de leur adaptation aux conditions naturelles.

Alexander von Humboldt (1769-1859) : c'est un ingénieur des mines de formation, il appartient à la fois à la géographie des explorations (a beaucoup voyagé et exploré l'Amérique latine, l'Amazone, le courant froid qui porte son nom) et à la géographie qui cherche des explications, qui cherche à connaître l'influence de la nature sur les sociétés humaines (Cosmos, Essai d'une description physique du monde, 1845-1858).

Karl Ritter (1779-1859) : dans La géographie dans ses rapports avec la nature et l'histoire de l'humanité, il cherche les raisons des inégalités du progrès de la civilisation dans le rapport des hommes à leur milieu naturel (influencé par Herder). Ce déterminisme qui s'ouvre sur les particularités ethniques.

Friedrich Ratzel (1844-1904). Zoologue, naturaliste de formation (géographie naturaliste, qui prend en comte les sciences naturelles). Il a été l'élève de Haeckel, fondateur de l'écologie, cette science qui étudie les mutuelles relations de tous les organismes vivants dans un seul et même lieu, leur adaptation au milieu qui les environne. Darwiniste, dans son "anthropo-geographie", il fait du milieu le moteur de l'évolution des espèces en général et des Naturvölker, des peuples proches de la nature de l'Afrique, de l'Océanie et de l'Amérique /qu'il oppose aux Kulturvölker

Il a jeté les bases de la géopolitique qui étudie les rapports de force entre les peuples et les Etats, et qui a servi, dans l'entre-deux-guerres, à alimenter la géopolitique du nazisme (espace vital etc.) (d'où la mauvaise image de la géopolitique et le caractère tardif de sa renaissance en France, en 1975 seulement)

Les traits communs de cette géographie allemande : ce sont des naturalistes. L'objet de la géographie est d'étudier "l'influence fatale de la nature" (Ritter). Le déterminisme est absolu, la diversité du monde (notamment des races) provient de la diversité des milieux. Le peuple est le fruit d'une conjonction entre le territoire et la race (au même moment, les révolution aux Etats-Unis et en France donnent un autre sens au mot peuple, en le liant à la citoyenneté).

L'ECOLE FRANÇAISE DE GEOGRAPHIE : LES ORIGINES

La constitution de cette école a constitué un moment privilégié de synthèse et d'équilibre dans l'utilisation des sciences naturelles et des sciences de l'homme pour analyser les paysages ruraux, formes alors dominantes de l'espace français.

Les précurseurs qui ont défriché le terrain

Conrad Malte-Brun (1775-1826, il a publié entre 1810 et 1820 une (deuxième…) Géographie universelle faisant le point des connaissances sur le monde, diffusées essentiellement sus la forme de récits d'explorations (diffusées par la Société de Géographie de Paris)

Danois réfugié en France (Précis de la géographie universelle ou Description de toutes les parties du monde) avec beaucoup de succès. Littéraire, descriptions qui mêlent observations et sensations, formules brillantes, mais vocabulaire scientifique encore fruste et mal fixé ("on y trouve cette curiosité en éveil caractéristique de l'époque").

Deuxième Géographie universelle d'Elisée Reclus (1830-1906) (grand voyageur, gros travailleur, fils de pasteur, part active à l'action politique dans les milieux anarchiste, son engagement dans la commune lui vaut une condamnation à la déportation en Nouvelle-Calédonie qui le conduit à s'exiler en Suisse). La maison Hachette lui confie en 1872 la rédaction d'une Nouvelle Géographie universelle, sous-titrée La Terre et les Hommes. Il en écrit les 19 volumes pratiquement seul, de 1875 à 1894. Grands succès (grâce à richesse des infos, qualité des descriptions : géographie littéraire qui décrit les paysages et recherche des explications, dans les conditions naturelles (proche de Ritter, citation page 13 Scheibling) et dans l'histoire.

Succès qui lui valut une renommée dans le grand public que ne connaîtront pas Vidal et ses disciples (/peu connu à son époque, complètement tombé dans l'oubli après). Mais l'université n'a jamais ouvert ses portes à Reclus, assimilant sa Géographie universelle à un ouvrage de bonne vulgarisation. 

Cette absence de reconnaissance universitaire provient aussi de profondes divergences idéologiques, car la géographie de Reclus était "militante" (pas un hasard si son nom a été repris par l'équipe de Roger Brunet) (exhumé par mai 1968 à cause de son anarchisme (il a été communard puis exilé), vraisemblablement plus que pour sa géographie) : à la suite de son encyclopédie il a écrit un ouvrage intitulé L'Homme et la Terre (6 volumes entre 1903 et 1905) où il a cherché à tirer les enseignements scientifiques et philosophiques de son inventaire, réalisant ce que tenteront plus tard Brunhes (Géographie humaine) et Vidal (Principes de géographie humaine, inachevé). Mais lui, Reclus, n'étant lié par aucun carcan universitaire, il pouvait laisser libre cours à sa pensée, sans souci de frontières disciplinaires ou de bienséance idéologique : il parle des luttes internes dans les sociétés, les problèmes de maîtrise de l'environnement naturel, ce qui lui a valu d'incarner longtemps la géographie dans le monde ouvrier et dans les mouvements de libération des peuples (ex texte page 75 sur la soudanite, où il conclut "organisée pour le mal, l'armée ne peut fonctionner que pour le mal")

(cf. son livre "L'homme et la Terre a été réédité en poche : comme vous n'aurez pas le temps de tout lire, traitez le selon le même principe que tous les livres que vous devez avoir eu en main, selon le jury (qui reproche toujours aux candidats le fait de connaître la couleur du livre mais de mal savoir ce qu'il y a dedans : on lit l'intro, la conclu, on lit la table des matières, on feuillette pour voir les cartes et les schémas éventuels et on lit-parcourt un sujet proche de ses propres sujets d'intérêt, par exemple sur un lieu qu'on connaît par ailleurs ce qui permettra de plus facilement mémoriser)

Le rôle de la transformation de l'enseignement de la géographie

La naissance de la géographie comme discipline scolaire date de la fin du 19ès, de l'après 1870 en particulier. L'idée se répand que l'Allemagne – la Prusse- a gagné la guerre grâce à un enseignement de l'histoire et de la géographie franchement nationaliste (on répétait que la victoire allemande était aussi celle de l'instituteur d'outre-Rhin). 
Dès 1872, la IIIè République s'engage dans la refonte des programmes, met en place sa politique scolaire pour cimenter l'unité de la nation autour des grandes valeurs républicaines, en imposant à tous la pratique d'une même langue, des références communes enracinées dans le passé et dans le sol de la patrie. Les lois Ferry de 1881 instituent une scolarité obligatoire, gratuite et laïque, ce qui permettra à tous les petits français de bénéficier du nouvel enseignement d'histoire et de géographie.

- Pourquoi la géographie a t'elle été préférée à la sociologie qui se fondait au même moment autour de Durkheim? La géographie a paru plus concrète et donc plus accessible à un public scolaire, mais aussi paraissait moins prêt à soulever des enjeux politiques. (…)

Ce qui a donné à la géographie un avantage certain par rapport à la sociologie concurrente

Pourquoi pas l'économie pour apprendre la connaissance du monde contemporain aux lycéens, futurs cadres de la nation? On y a pensé, mais considéré comme trop technique, à finalité trop professionnelle (les géographes avaient mis en avant leur souci plus grand de culture générale).

- Emile Levasseur inspecteur général conçoit une progression pédagogique conforme aux conceptions de l'époque qui est restée la même jusqu'à nos jours dans ses grandes lignes.

- Ernest Lavisse a créé le célèbre manuel d'histoire de France (au point qu'il est élevé au rang de "lieu de mémoire" par l'ouvrage de Pierre Nora) dont il a confié la rédaction du premier volume (sur 18) de son "Histoire de France des origines à la Révolution" à Vidal de la Blache : "Tableau de la géographie de la France", réédité en poche récemment (55 F, "éditions La petite Vermillon. Ce texte est de la même veine que le reste du Lavisse, c'est-à-dire marqué par "cette interpénétration de la positivité scientifique et du culte obsessionnel de la patrie" (Nora).

Il fallait faire connaître aussi concrètement le territoire français dont il fallait préparer les élèves à défendre l'intégrité. D'où le célèbre livre de lecture "Le tour de la France de deux enfants", publié sous la signature énigmatique de G. Bruno, il a eu un énorme succès : 6 millions d'exemplaires en 1901. Peut-être soucieux de ces excès, Vidal a produit des ouvrages plus rigoureux.

Paul Vidal de la Blache (1845-1918)

En France c'est le fameux Paul Vidal de la Blache qui a fondé ce qu'on appelle "l'école française  de géographie", en la faisant reconnaître à l'Université.

Il est né en 1845, il a fait l'école normale supérieure où il a passé l'agrégation d'histoire et de géographie (classé premier en 1866), fait un long séjour à l'Ecole française d'Athènes. Il a travaillé (en historien, Historien de formation (comme tous les géographes à l'origine puisque l'histoire est antérieure et que la géographie n'était que l'une de ses composantes)), sur la Méditerranée antique, ce qui peut expliquer son goût pour la géographie, indispensable pour comprendre de nombreux paysages du quotidien, et qui resurgit souvent de façon dramatique, dans la mémoire des peuples pour attiser les conflits territoriaux.

(c'est laborieux de connaître ses grands principes théoriques car il a été surtout préoccupé de l'analyse de situations concrètes). Son livre le plus théorique, Principes de géographie humaine (Armand Colin, 1922, publié après sa mort par son gendre Emmanuel de Martonne) est plutôt une synthèse de géographie générale. 

C'est en fait un historien, Lucien Febvre qui a dégagé la cohérence théorique des travaux de Vidal et de ses élèves dans un livre paru en 1922 : La Terre et l'évolution humaine. – on verra qu'il y avait intérêt (à présenter les travaux de Vidal dans un sens naturaliste).

VIDAL DE LA BLACHE, PROMOTEUR D'UNE "GEOGRAPHIE MODERNE"

- Après la guerre et la défaite de 1870, l'enseignement de l'histoire et de la géographie est donc considéré comme une priorité. Il a fallu tout inventer et c'est Vidal qui s'en est chargé, au poste de professeur à l'école normale supérieure (parallèlement à Lavisse qui l'a fait pour l'histoire) : cartes murales, atlas, manuels.

En 1902, la géographie est généralisée et dotée d'un horaire spécifique : Vidal met en place les nouveaux programmes scolaires

(Lucien Gallois en est satisfait : "Voilà un programme d'études qui me paraît approprié à des jeunes gens : ne séparant jamais la description de la recherche des causes (…), refaisant cette synthèse (…), habituant les esprits à observer et à réfléchir".)

Il a marqué la recherche géographique par son innovation méthodologique (pas par ses théories et d'ailleurs il ne se voulait pas théoricien) : publication de l'Atlas historique et géographique 1894, a joué un rôle important  dans la diffusion de la géographie dans l'enseignement. En effet, pour la première fois, on pouvait voir des cartes thématiques portant sur le même espace, ce qui permettait de mettre en relation de phénomènes, et qui suggérait une explication, ça permettait la recherche de corrélations, de connexité, des combinaisons qui était selon lui, le propre de la géographie. (le développement des études régionales et leur caractère concret a permis la vulgarisation de la géographie. L'enseignement primaire et secondaire a perdu, en partie, son aspect fastidieux et énumératif)

- Vidal veut répondre également à d'autres demandes sociales : la curiosité de la population pour le monde dont la variété est révélée par le développement des moyens de transport et l'aventure coloniale. L'enjeu de la création de cette nouvelle discipline est important dans cette perspective coloniale.

En effet, si la diversité des modes de vie et de civilisations (répartition, façon d'habiter et de se nourrir, les voies de circulation…) était liée au jeu des déterminismes naturels, c'est toute l'idéologie du progrès et la "mission civilisatrice" de l'entreprise coloniale qui pouvait s'en trouver minée.

- D'où un refus très ferme du déterminisme naturel et une opposition aux géographes allemands de l'époque, notamment de Ratzel.

Et la mise en avant du "possibilisme" comme fondement théorique de l'Ecole géographique française. Mais c'est Lucien Febvre qui a inventé cette expression, pas Vidal. En effet, Febvre avait intérêt que les géographes se cantonnent dans la prise en compte de la nature dans la répartition des hommes et n'intègrent pas trop de causalités économiques et sociales, car sinon c'était marcher sur les plates bandes de la nouvelle histoire qu'il était en train de mettre en place avec Marc Bloch.

Mais Vidal l'aurait vraisemblablement accepté car le mot résume assez bien l'enseignement qu'il tirait de l'étude comparée de situations géographiques concrètes. D'où le succès du mot utilisé par les géographes pour qualifier leur position, concernant leurs travaux poursuivis dans la tradition vidalienne dans la première moitié du 20è siècle.

- Vidal veut rendre la géographie plus rigoureuse : il l'incite à rompre avec les descriptions littéraires approximatives (son origine était l'histoire, donc une branche littéraire et non les sciences naturelles comme dans d'autres pays ,

à se doter d'un vocabulaire précis, à définir une méthode d'observation et de recherche des explications, à utiliser les nouveaux documents de l'époque qui demandaient un peu de familiarisation avec les sciences naturelles (cartes géologiques, relevés météo, mais aussi cartes topo, enquêtes statistiques, photos)

= ils transgressaient ce faisant les vieux clivages disciplinaires.

 

LA GEOGRAPHIE SE DETERMINE PAR RAPPORT A L'HISTOIRE, LA SOCIOLOGIE, LES SCIENCES POLITIQUES

C'est une époque de recomposition des champs disciplinaires, dans un climat de concurrence entre les disciplines déjà bien établies comme l'histoire et d'autres qui étaient en train d'être mises en place.

Les conditions qui ont entouré la mise en place universitaire de la géographie en France ont eu une influence sur son développement. Notamment les relations institutionnelles privilégiées de la géographie avec l'histoire, ce qui constitue une originalité de la France par rapport aux autres système éducatifs européens

La géographie : une histoire du monde contemporain?

La géographie s'est imposée au début par son aptitude et sa prétention à traiter des situations du monde contemporain, à une époque où les historiens étaient réticents vis-à-vis d'une histoire trop récente ("immédiate" dirait-on aujourd'hui). il y a eu une sorte de partage implicite des taches, faisant de la géographie universitaire une discipline du temps présent, à l'exclusion du politique.

Mais aujourd'hui, les historiens ne limitent plus leurs recherches à un passé suffisamment lointain pour avoir le recul suffisant, grands progrès de l'histoire contemporaine, voire de l'histoire immédiate (sous l'influence de l'Ecole des annales, elle a privilégié les phénomènes de longue durée, qui élargissait son horizon jusqu'au temps présent). L'histoire a repris (dans les années 50-60, moment où la géographie était sollicitée par des taches multiples) à la géographie l'étude du temps historique proche et de la longue durée, qu'elle lui avait abandonnée au début du siècle, à laquelle les géographes ont apporté des contributions majeures décisives pour l'affirmation d'une nouvelle histoire.

Géographie et sociologie

Un autre discipline en concurrence avec la géographie : la sociologie. Les travaux des géographes ont été particulièrement lus, interpellés et critiqués par les sociologues dans l'Année sociologique (1896) autour d'Emile Durkheim.

Lucien Febvre a pris l'habitude de s'ériger en arbitre dans les débat qui opposaient géographes et sociologues (dans la Revue de synthèse historique), au travers des articles, des notes et des comptes-rendus. Il y a peu de réponses dans les Annales de géographie, comme si les géographes préféraient accumuler les preuves de leurs compétences au lieu de s'épuiser à répliquer sur le terrain théorique ou idéologique vers lequel tentaient de les entraîner leurs interlocuteurs. C'est dans ce contexte qu'ils ont été amenés à donner une place plus grande aux questions de géographie physique, pour mieux affirmer leur identité et l'originalité de leur démarche face aux autres sciences sociales.

Géographie et politique

Dans ce partage complexe avec l'histoire, la politique aussi a fait l'objet de rivalités. En effet, au début du siècle, les historiens ont refusé aux géographes ce qui dominait dans leurs propres travaux, l'histoire politique.

Du coup, les quelques géographes qui se sont aventurés sur ce terrain ont été ignorés : c'est notamment le cas d'André Siegfried qu'ils n'ont jamais reconnu comme l'un des leurs alors qu'il a rédigé un magistral essai de géographie sociale avant l'heure : son célèbre Tableau politique de la France de l'Ouest publié en 1913 où il recherche l'explication des comportements politiques en confrontant la répartition géographique des résultats électoraux avec les caractéristiques physiques et humaines des différentes contrées de la France de l'ouest. (on n'en a retenu souvent que certains passages d'un déterminisme sommaire :

l'instituteur sur le calcaire, le curé sur le granit. L'Ardèche verte des terres cristallines et volcaniques, bovine, catho et votant à droite / L'Ardèche blanche du sud, calcaire, ovine, protestante et votant à gauche…(au début de sa carrière)

André Siegfried a assuré un enseignement de géographie politique et sociale au sein de l'Ecole libre des Sciences politiques (de 1910 à 1955, ancêtre de Sciences Po) puis au Collège de France à partir de 1933.

D'autres géographes l'ont suivi dans cette voie, notamment Jacques Ancel, spécialiste de l'Europe centrale (ses livres "Géopolitique et Manuel géographique de politique européenne, 1936) se sont heurté au même ostracisme de la part des géographes, notamment dans les Annales de géographie.

Idem avec Jean Gottmann après 1945, lorsqu'il publie en 1952 La politique des Etats et leur géographie, alors qu'il enseigne à l'IEP de Paris : son livre reçoit un accueil réservé.
Cette attitude reste difficile à comprendre, d'autant que certains géographes ont apporté à titre personnel des contributions d'ordre politique : Vidal à propos du découpage régional du pays ou dans la France de l'Est, de Martonne comme expert sur les questions d'Europe centrale au moment de la conférence de la paix après la 1 GM, Demangeon dans beaucoup d'écrits et notamment dans Le Déclin de l'Europe (1920).

LA RECONNAISSANCE INSTITUTIONNELLE DE L'HERITAGE VIDALIEN (une discipline conquérante)

La reconnaissance s'est faite en un demi-siècle, par un petit nombre de chercheurs, qui ont investi tous les bastions. Quelles étapes de la "conquête" de la géographie?

La géographie s'est rapidement affirmée grâce à la reconnaissance dont elle bénéficiait dans le système scolaire, on l'a vu, d'autant que les géographes participent à la traduction pédagogique de leurs recherches, en dirigeant des collections scolaires, cartes murales, ou vulgarisation.

A l'université

Puis à l'université grâce à la nomination de Vidal à la Sorbonne. Vidal est nommé à la Sorbonne en 1899 où la chaire de géographie avait toujours été occupée par un historien depuis sa création en 1812 puisque l'histoire considérait que la géographie était l'une de ses "disciplines auxiliaires". Désormais il pouvait diriger des thèses.  

(conquêtes institutionnelles : de Martonne succède à Vidal à la Sorbonne en 1909, Vidal élu à l'Académie des sciences morales et politiques en 1906, inauguration de l'institut de géographie à Paris en 1923, congrès international de géographie à Paris en 1931)

Par les revues

La diffusion des savoirs et des méthodes s'est faite au moyen de la revue les Annales de géographie (1891), qui se démarquait de la Revue de géographie (1877) plus radicale dans ses revendications d'autonomie par rapport à l'histoire. Revue est un outil important pour participer aux grands débats intellectuels du moment.

(c'est l'époque aussi où se mettent en place les publications de géographie de la Librairie Armand Colin dirigée par Max Leclerc, où le banquier Albert Kahn apporte de l'argent aux explorateurs géographes qui ramènent des photos (allez voir le musée de Boulogne).

Le rôle d'expert des frontières en 1919

De Martonne participe à la définition des frontières de l'Europe centrale et balkanique (Vidal demandé, mais est mort en 1918), en respectant les limites naturelles et celles des peuples, tout ne tenant compte du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

Les thèses et les synthèses

Les premières grandes thèses régionales dirigées ou inspirées par Vidal dans la première décennie du 20è s : Jean Brunhes, Emmanuel de Martonne, Albert Demangeon, Raoul Blanchard (Camille Vallaux, Jules Sion, Antoine Vacher)

Puis les premières grandes synthèses faisant le point : Tableau de la géographie de la France de Vidal, Traité de géographie physique de de Martonne (qui succède à Vidal à la Sorbonne en 1909) (qui a pris le pas sur Demangeon qui ne va accéder à une chaire de géographie économique qu'en 1927, montrant le poids pris par la géographie physique)

Puis la Géographie humaine de Brunhes, élu au collège de France en 1912 grâce au financement d'une nouvelle chaire de géographie humaine par le banquier mécène Albert Kahn. C'était certes une position prestigieuse, mais qui avait l'avantage de ne pas trop troubler le jeu disciplinaire à l'Université, alors que les orientations de la géographie humaine qu'il prônait inquiétait les historiens et les sociologues.

Des géographes partout en France

Le rayonnement de la géographie française a été permis ensuite par l'enracinement de la géographie dans les universités de province, investies par les disciples ou les élèves de Vidal : dans les facs loin de Paris, la continuité des titulaires de chaires a permis la constitution d'Ecoles de province, fortement impliquées dans la société locale. Parfois elles se sont opposées aux conceptions parisiennes, notamment (l'exemple le plus célèbre) à Grenoble autour de Raoul Blanchard (1906-1948) avec sa revue et son laboratoire de géographie alpine. Contrairement à ce qu'on pourrait croire il prônait une géographie plus axée sur la ville et moins sur la géographie physique. Quelques fortes personnalités ont occupé LA chaire de géographie dans les universités de province, incarnant localement le prestige de l'Ecole française : Meynier à Rennes, etc.

La géographie vidalienne a conforté sa reconnaissance à partir de ces bastions, car ces géographes ont été appréciés par les acteurs de la vie économique et sociale, grâce à leurs qualités d'hommes de terrain (ainsi dans les années 50 et 60 lorsque les pouvoirs publics ont lancé les premiers programmes d'aménagement régional). Ils n'étaient pas très nombreux cependant (une cinquantaine), et donc d'autant plus unis. Leur force tenait davantage à leur organisation qu'à leurs effectifs.

(les géographes de l'époque étaient bien trop peu nombreux pour se permettre d'exposer sur la place publique certaines de leurs divergences. Au contraire, ils ont toujours proclamé l'unité de leur discipline pour renforcer leur poids institutionnel, qu'il vont cultiver au sein d'un Comité national de géographie (qui les représente au sein de l'Union géographique internationale créée à Bruxelles en 1922, responsable tous les 4 ans de l'organisation des Congrès internationaux dont la tradition remonte à 1871, cet été à Séoul), grande excursion interuniversitaire, Association des géographes français crée en 1920).

La 3è Géographie universelle

Rayonnement aussi à travers la publication de la troisième Géographie universelle en 23 volumes engagée en 1927 (jusque 1948), poursuivie par Lucien Gallois. L'approche est régionale, selon différentes échelles (Europe centrale, puis par pays, puis par régions). Pour la France, les débats sur sa conception ont différé la publication. Finalement, la France a fait l'objet de deux volumes : le premier, la France physique, de Martonne, le 2è, Géographie humaine, par Demangeon. (unité proclamée de la géographie est difficile à gérer). Le primat y est donné à la nature, même si l'aboutissement en est l'explication des formes de l'occupation humaine.

Rayonnement international de l'Ecole française de géographie à travers les publications, à travers les missions à l'étranger, souvent sur des terres lointaines, d'un Gourou (Indochine), d'une Weulersse (Afrique noire et Proche-Orient), d'un Monbeig (Brésil).

(on a oublié maintenant, même évolution de la chute de l'influence française que dans les autres domaines, la langue, la science etc.)

Pour couronner cet édifice patiemment construit depuis Vidal, il manquait l'agrégation, créée en 1943. (ça a libéré les géographes de la tutelle des historiens, mais ils ne pouvaient pas donner des sujets en fonction des seules préoccupations de la recherche universitaire en géographie, car l'histoire-géographie continuait à être enseignée dans le secondaire par les même profs) (élection de de Martonne à l'Académie des sciences la même année 1943).

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