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Epreuve
sur dossier : Approche historique La géographie classique - Historique - Les principes |
Les
principes de la géographie vidalienne
Quelle était l'originalité
de l'Ecole française de géographie par rapport à la géographie qui
se pratiquait avant et qui avait connu un fort regain d'intérêt au 19è
s? Quand Vidal met en place sa géographie à la fin du 19è siècle, il
marque une rupture avec les pratiques de
son temps. Petit rappel : quelle était cette tradition? La
géographie avant Vidal Ce qu'on enseignait à l'université, à la faculté d'histoire, sous le nom de géographie était une géographie historique. On y étudiait : œuvres des géographes de l'Antiquité et de la Renaissance ; récits des grands navigateurs ; tentatives pour mesurer la terre, en donner des représentations sous forme de cartes. La géographie servait
aussi d'introduction à une histoire
essentiellement politique et militaire, qui s'intéressait aux grands événements,
aux migrations de peuples, aux guerres et à leurs chefs. On demandait
à la géographie de dessiner le décor
des évènements historiques. Vidal
et l'émergence de nouvelles problématiques en géographie
Quelle est la différence entre l'approche de Vidal et celle des autres auteurs qui écrivent de la géographie à cette époque-là (si on le considère du point de vue de son époque, il est évidemment moins poussiéreux que l'image qu'on en a nous, paraît même très moderne!)? C'est que Vidal veut dépasser les simples descriptions, il oriente ses descriptions et ses analyses vers la formulation de problèmes, auxquels on s'efforce d'apporter ensuite des éléments de réponse, des explications. Il s'efforce de donner une rigueur "scientifique" (pour moi les deux mots sont synonymes, je préfère toujours dire "rigoureux" plutôt que scientifique", on en reparlera dans la 5è séance) à ces problèmes et
ces descriptions, grâce notamment au développement récent des
sciences naturelles : vocabulaire précis, mise
en relation des faits observés conduisant à formuler une ou
plusieurs questions, comparaison avec d'autres exemples connus pour
rechercher des régularités. Les
"outils" du géographe
Mais pendant longtemps
la curiosité géographique pour les rapports qu'entretiennent les différents
éléments constituant le milieu, n'avaient pas pu aller au delà de la
formulation de questions car les documents
susceptibles d'apporter des réponses n'existaient pas (d'où
d'ailleurs de nombreuses hypothèses hâtives très subjectives dans les
récits de voyage). Ces instruments nouveaux et de grande qualité
ont été mis au point au 19è siècle, chaque science contribuant à
enrichir cet éventail (imposant
souvent des spécialisations que Vidal jugeait déjà excessives). Carte
d'Etat-Major Carte géologique Données statistiques Les acquis d'autres sciences L'orientation de la géographie
d'alors a été bien sûr influencée par le
type d'outils et de sources dont elle pouvait disposer (jeu
d'influence croisé car les questions conduisaient également à la
recherche de documents adaptés). Par ex, il y a eu une grande attention
portée au dessin des parcelles agricoles et à leur organisation par
rapport à l'habitat (bocage openfield), mais silence sur les questions
de propriété : certes, c'était dû à la volonté de s'interroger sur
les conditions naturelles. Mais c'était aussi le manque de document de
synthèse concernant les informations cadastrales (qui ont demandé des
années de labeur dans les années 1940 et 1950). Les
monographies régionales doivent servir l'ambition d'une "géographie
générale"
La démarche géographique de Vidal : on la résume parfois en la réalisation de tout une série de "monographies régionales (rurales, qui correspondent à une situation de la France encore très rurale, c'est une géographie en équilibre avec son époque)". En effet, presque
toutes les thèses de l'entre-deux-guerres portent sur une région (de
France le plus souvent) définie selon des critères naturels (ce qui a
conditionné pour des générations d'élèves la lecture géographique
qu'ils faisaient de leur territoire). A l'échelle de la région
naturelle, il s'agit d'observer et identifier des faits de nature différente,
qu'ils concernent le milieu physique, le climat, la vie animale ou végétale,
l'action passée ou présente des hommes –type d'habitat, organisation
de l'espace agricole, type de cultures, solidarités actuelles ou héritées
entre tous ces éléments visibles ou avec d'autres qui ne sont pas
d'ordre matériel : règlements juridiques, croyances religieuses, hiérarchies
sociales) (à mettre en info bulles) s'interroger sur les
rapports entre ces faits afin d'expliquer la façon dont ils se
combinent et s'associent ("le
principe d'association est à la base de la connaissance des paysages
qui est l'étude essentielle de la géographie" (par exemple les
associations végétales, qui forment un paysage spécial propre au chêne
par exemple)) pour différencier les différentes contrées. (plan
classique : observation-description, explication, typologie) Ces combinaisons
sont-elles uniques et spécifiques de la contrée
observée ou peut-on les regrouper en quelques grands types qui
se retrouveraient en des lieux différents sur la terre? Dans le premier
cas, la géographie devait se borner à n'être qu'un inventaire de
situations régionales. Dans le deuxième cas, elle pouvait mettre en
avant des "régularités", qui
seraient l'expression de "lois" qui se retrouveraient sur la
planète entière. Les Vidaliens répondent clairement la deuxième approche : "Au dessus des mille combinaisons qui varient jusqu'à l'infini la physionomie des contrées, il y a des conditions générales de formes, de mouvements, d'étendue, de position, d'échanges, qui ramènent sans cesse l'image de la Terre. Les études locales, quand elles s'inspirent de ce principe de généralités supérieur acquièrent un sens et une portée qui dépassent de beaucoup le cas particulier qu'elles envisagent". "Partout se répercutent des lois générales, de sorte que l'on ne puisse toucher à une partie sans soulever un enchaînement de causes et d'effets". "Un élément général
s'introduit dans toute recherche locale : il n'est pas en effet de contrées
dont la physionomie ne dépende d'influences multiples et lointaines
dont il importe de déterminer le foyer. (De plus) l'action […]
de lois générales se traduit par des affinités de formes et de climat
qui […] marque les
contrées d'une empreinte analogue"
("analogies", "conformités"). Du coup, le programme
est clair : il faut entreprendre de nombreuses études locales-régionales,
pas dans l'optique ancienne de la géographie inventaire, mais avec le
souci d'en dégager un maximum d'informations sur les rapports qui
peuvent y être identifiés. En ce sens, la géographie régionale
n'est plus l'addition de simples monographies empiriques, car
"s'inspirant de ce principe de généralité supérieure, […]
les monographies acquièrent un sens et une portée qui dépassent
de beaucoup le cas particulier qu'elles envisagent". Ensuite, pour aller de
la géographie régionale à la géographie générale, il fallait les
comparer pour dégager les analogies qui sont fondées "sur
des rapports d'origine et de causes" et non pas dues au hasard
(deux ou plusieurs phénomènes peuvent avoir la même extension géographique
sans être liés par des rapports de causalité directe : un
comportement politique et la nature du sous-sol, des pratiques
religieuses et la distribution de l'habitat) On pouvait donner la force
de véritable "loi" aux analogies, associations les plus fréquentes,
ces lois pouvant constituer une "théorie". Ensuite, les études régionales
devaient s'organiser comme des confrontations entre cette théorie et le
terrain, il fallait voir si des situations mettant en jeu les mêmes
faits (les types) se retrouvaient dans d'autres régions du monde, s'il
y avait les mêmes lois générales modifiées partout par des
circonstances locales, le problème étant désormais de comprendre et
d'expliquer pourquoi, localement, la théorie
se vérifie ou subit quelques exceptions. Dans
cette recherche des analogies, on cherche des types.
On s'attache à identifier le type banal,
les horizons de la vie quotidienne des petites gens, alors qu'avant, les
tableaux géographiques insistaient sur l'originalité, les curiosités
naturelles ou humaines. Cette
nouvelle géographie, science de l'observation, a donné une méthode
pour voir. Vidal a eu conscience
des risques de généralisations prématurées.
D'où la priorité donnée aux études régionales,
conçues comme des étapes indispensables à la réalisation du
grand projet scientifique d'une géographie générale.
La
coupure entre géographie physique et géographie humaine Donc dès le début de
la mise en place de la "nouvelle" géographie de l'époque,
les vidaliens ont toujours pensé que les monographies régionales
allaient leur servir, lorsqu'elles seraient suffisamment nombreuses, à construire
une géographie générale, en dégageant quelques grands
principes régissant la façon dont s'établissaient les relations entre
les hommes et leur environnement. Assez vite, deux
disciples de Vidal essaient de dégager des principes généraux, au
risque de "généralisations prématurées" (selon Vidal) : de
Martonne (qui a fait en plus une licence de sciences naturelles)
1909 Traité de géographie physique, Brunhes
(intéressé par les grandes controverses historiques et philosophiques,
Collège de France en 1912, grande notoriété publique et plus grande
liberté d'expression, mais moindre contrôle institutionnel puisque pas
de direction de thèses) 1910 Géographie humaine. Ce partage
des tâches a introduit une fracture qui a eu de lourdes conséquences
sur la géographie. Pourquoi cette division
entre géographie physique et humaine (alors que Vidal avait toujours
proclamé l'unité de la géographie?). Très vite s'est imposée l'idée
que les phénomènes relevant de ces deux branches ne
pouvaient déboucher sur les même types de généralisations : Brunhes, 1925 :
"Entre les faits d'ordre physique, il y a parfois des rapports de causalité
; entre les faits de la géographie humaine, il n'y a guère que des
rapports de connexion. Forcer pour ainsi
dire le lien qui rattache les phénomènes les uns aux autres, c'est
faire œuvre de fausse science ; et l'esprit critique sera ici bien nécessaire,
qui permettra de préciser avec discernement ces multiples cas où la
connexité n'est pas du tout causalité". Donc géographie
physique et géographie humaine ont connu des évolutions de plus en
plus divergentes, très vite aussi s'est imposée une hiérarchie
en faveur de la géographie physique, s'affirmant plus sure dans
ses méthodes et ses conclusions, apparaissant comme plus
"scientifique". D'où une géographie qui se voulait faire
partie des sciences naturelles (d'où le terme de naturalistes
que l'on trouve parfois) (d'où encore le fait que les facs de géographie
sont encore parfois dans les facs de sciences) (c'est aussi pour avoir
plus d'argent…), mais avec une finalité d'étude des hommes… La
domination pseudo-scientifique de la géomorphologie
La tradition était d'abord celle des historiens qui demandaient à la
géographie, "science auxiliaire" de dessiner le cadre des
grands évènements du passé. Les géographes classiques ont repris
cette tradition en considérant que le préalable nécessaire à l'étude
des faits d'occupation humaine était de présenter
le décor, c'est-à-dire les données relativement fixes et
permanentes à l'échelle des temps historiques : relief, climat,
groupements végétaux, distribution des espèces animales. Cette
approche va aussi apparaître comme une sorte de fondement pour les études
géographiques, en éclairant les paysages ruraux, disposition de
l'habitat, site des villes. Cette démarche qui
part des "conditions naturelles" a pour elle les vertus
pédagogiques d'une grande "logique" qui paraît évidente,
d'où la facilité avec laquelle elle s'est imposée dans l'enseignement
secondaire : pour donner assez rapidement une vision globale d'une contrée,
si on veut ordonner les informations essentielles, en allant du plus
simple au plus complexe, on commence par ce qui semble "fixe et
permanent", le "cadre naturel" (qui fixe les
cadres de l'action humaine en termes de potentialités et de
contraintes), avant de continuer avec les phénomènes humains, plus
sensibles au temps qui passe et dont l'interprétation semble plus
sujette à controverses. -
Influence de De Martonne
(1873-1955, gendre) a joué un grand rôle institutionnel. Dans son Traité
de géographie physique, 1909, place de choix donnée à la géomorphologie, explication des formes du
relief terrestre, par rapport à l'hydrographie et à la biogéographie. - ET SURTOUT : les géographes
ont trouvé (ont cru trouver) dans la géomorphologie la caution
scientifique qui manquait à leur discipline. En effet, dès
l'origine, la prétention des géographes français à traiter des
milieux naturels a été jugée avec
condescendance par les spécialistes des différentes sciences
naturelles : ils faisaient figure d'amateurs (formés aux humanités
classiques, exerçant dans des facultés de lettres), même si les
QUESTIONS qu'ils posaient ont suscité de l'intérêt chez des géologues
et des botanistes qui ont collaboré aux Annales de géographie. Pour se défendre, les
géographes ont affirmé que eux étudiaient la combinaison
des différents éléments étudiés par chacun des spécialistes de
sciences naturelles, pour donner la physionomie "géographique"
particulière de chaque contrée. D'accord, on leur
reconnaissait le droit d'emprunter aux sciences naturelles pour
leurs monographies, afin d'éclairer la façon dont les hommes vivaient
dans telle ou telle région, mais pas de prétendre
en tirer des "lois" conduisant à une géographie
physique générale. Si lois il y avait, elles ne pouvaient être que découvertes
par les spécialistes des sciences établies. SAUF un domaine non
exploré alors, dans lequel les géographes (de Martonne notamment) ont
pu établir de solides positions, en pensant acquérir ce label
scientifique qui manquait à leur reconnaissance institutionnelle complète
: la géomorphologie, l'étude des
formes du relief terrestre, leur genèse et leur répartition, en
confrontant topographie et géologie. Donc domaine non exploré
et en plus, il y avait possibilité de faire des généralisations qui
semblaient "scientifiques", en s'inspirant des travaux d'un géomorphologue
américain assez connu William Morris Davis
(1850-1933). Ce géologue grand voyageur a proposé une explication générale
des reliefs se fondant sur la théorie du cycle
d'érosion (Physical Geography, 1898). Pour lui, dès leur
formation, les reliefs étaient soumis à l'érosion qui les sculptait
avec des résultats inégaux selon la résistance des matériaux, ce qui
révélait leur structure géologique : stade de jeunesse, stade de
maturité, puis pénéplaines, le cycle reprenant si le relief se
trouvait rajeuni car resoulevé ou si le niveau de la mer baissait.
Cette théorie est devenue la clé de lecture des différents paysages,
sans trop se soucier de la végétation, de la faune et des hommes… Grâce aux progrès de
la géomorphologie, la géographie a gagné un peu de crédibilité dans
le monde des sciences naturelles. Mais ça a été au prix d'un
appauvrissement de l'étude des autres domaines : climats, des eaux, de
la végétation. Dans les années 1920,
30, 40, la géographie est dominée par les débats entre morphologues,
ceux-ci ont du prestige (de Martonne, Baulig, Cholley, Birot), les compétences
en géomorphologie sont devenues celles qui permettaient d'identifier
les "vrais" géographes, les meilleurs
étudiants commencent avec de la géomorphologie : cf. les thèses
de géographes connus ensuite pour leurs travaux pointus en géographie
humaine… : l'exemple caricatural est celui de Jacqueline
Beaujeu-Garnier 1948 ("le Morvan, étude morphologique").
Pierre George (la région du Bas-Rhône, étude de géographie régionale)
c'est moins net dans le titre, mais toute la première partie n'a rien
à voir avec la suite, l'étude humaine. Cette suprématie a
marqué dès le début l'épreuve de cartographie
à l'agrégation de géographie (1943), et donc les études de géographie
(les géographes avaient l'impression que enfin ils avaient donné à
leur discipline une identité et une indépendance qui lui avait été
souvent contestée) Le commentaire se faisait suivant le même plan que
les thèses régionales, le fameux plan-tiroir
qui ouvre tour à tour chaque caractéristique, toujours dans le même
ordre : relief, climat, végétation, peuplement, activités agricoles,
industrielles, éventuellement touristiques, les villes. Du coup cette
importance de la géomorphologie a rebuté
un certain nombre d'étudiants historiens
qui étaient attirés par l'aspect contemporain et économique et social
de la géographie humaine… L'engouement pour la géomorphologie
a marqué une rupture par rapport aux
orientations initiales de Vidal
de la Blache (c'est-à-dire unité de la discipline), rupture qui
a été constamment niée (notamment
car chacun pouvait conserver des compétences dans tous les domaines, étant
donné le faible nombre de géographes et de travaux). Tous ont défendu l'unité de la géographie. Un déterminisme édulcoré en "possibilisme"La priorité donnée à l'influence de la natureCette prépondérance donnée à l'étude des conditions naturelles semblait montrer la forte influence de l'environnement naturel sur la vie des sociétés, ce qui donnait une forte impression de déterminisme. __________ DETERMINISME Situation dans laquelle
un phénomène dépend complètement de processus et d'une situation antérieurs
ou extérieurs, si bien que, connaissant les causes, on peut déduire
les effets. C'est un mot apparu en allemand vers 1830 qui a eu des
vertus positives dans le développement des sciences car il s'opposait
au fatalisme, à l'idée de volontés supérieures ou de puissances
occultes. Doctrine qui accorde à
un ordre de faits le rôle prépondérant ou exclusif dans l'enchaînement
des causes. La géographie a été longtemps déterminée par le déterminisme
naturel, mais aussi historique, puis économique, politique, culturel.
Alors que ce qu'étudie la géographie relève de systèmes et de
causalités circulaires dans lesquelles des éléments peuvent avoir
plus de poids, plus de contraintes, mais c'est tout, il n'y a pas de
conséquences inéluctables et nécessaires, compte tenu de la complexité
des systèmes et des interactions, ainsi que de la marge de liberté et
d'erreur introduite par l'action humaine et la décision des acteurs. Le déterminisme naturel : qui tient que les activités humaines sont déterminées par le milieu physique. On trouve des propos chez Montaigne, Montesquieu ("Causes qui peuvent affecter les esprits", où il parle de l'influence des terroirs mais aussi des "causes morales qui forment plus le caractère d'une nation que les causes physiques"). Au 19è, on a beaucoup
parlé de déterminisme, suite aux discussions sur le darwinisme et la sélection
naturelle (qui suppose l'adaptation des vivants à leur milieu), la
formation des nationalités et l'expansion
coloniale : l'idéologie du progrès et de la libération de
l'humanité conduisait à mesurer la distance prise par les sociétés
à l'égard de la nature ; voir Michelet, Marx, Reclus. Par exemple, dans Principes
de géographie humaine, 1922, (posthume), Vidal cherche dans la
lithologie les raisons de l'habitat groupé ou de l'habitat dispersé
pour établir une loi "scientifique", c'est-à-dire obéissant
à une causalité naturelle. Pour lui, l'explication des variations de
densité de population est toujours d'ordre naturel. Ce qu'il appelle
les "conditions géographiques"
sont les conditions naturelles, qui sont posées comme un déterminant
des formes de l'occupation humaine, même si ces formes peuvent varier.
(autre exemple : la polyculture des campagnes
toulousaines) (...) Par la suite, les
influences naturelles ont été moins implacables. Mais l'étude des
conditions naturelles se faisait toujours en premier.
Ne serait-ce qu'en lui donnant la priorité au début, c'était
être tenté d'en privilégier les conséquences sur la vie humaine, au
détriment peut-être d'autres facteurs liés à l'organisation et au
fonctionnement des sociétés. (d'où dans les manuels
scolaires, la présentation du milieu ne se fait plus au début,
mais souvent c'est plaqué au milieu sans beaucoup de sens non plus).
(attention la géographie scolaire n'est pas le résumé simplifié de
la géographie universitaire) (cf. Hugonie) L'étude des données
naturelles était réalisée au début des thèses : soit pour elle-même,
de façon déconnectée du reste (notamment les études géomorphologiques).
Soit l'étude des données naturelles préparait l'étude des aménagements
des espaces par les hommes (notamment les aspects bioclimatiques). Du
coup, l'étude des conditions naturelles était déjà orientée
vers la recherche d'explications concernant les phénomènes qui
seraient exposés ultérieurement. Mais la prédominance
de la géographie physique était une règle
qu'on ne transgressait pas, ni dans la forme (l'ordre de présentation
des faits) ni dans le fond (la recherche des "influences"
naturelles). Tous ceux qui ont pris quelques libertés en accordant une
place marginale à la géographie physique se sont fait accuser de faire
un travail de sociologues, d'économistes voire de philosophes. On peut
signaler la thèse de Blanchard sur Grenoble –il en a publié deux, la
deuxième rendant sa place aux influences humaines-, Faucher,
Deffontaines). Par
exemple de l'étude de Roger Dion sur l'Histoire de la vigne et du vin
en France des origines au 19è s (1953) : il s'attache à montrer le
caractère culturel de la localisation des vignobles, qui doit plus à
l'histoire qu'à la différenciation pédologique des terroirs (rôle du
commerce, de la demande urbaine) Du coup, il y a eu quelques acrobaties intellectuelles qui n'ont pas servi la cause de la géographie : dans la fameuse thèse de Pierre Gourou (les Paysans du delta tonkinois), il insiste au tout début sur l'importance des faits humains, mais il commence par la géographie physique, et même pas sur les questions hydrologiques, mais la présentation du relief. Idem avec Albert Demangeon
qui a étudié Paris (relevant d'une géographie urbaine
balbutiante qui déconcertait les géographes de l'époque plus à
l'aise dans les études rurales) : il insiste bien sur les influences
naturelles (il faut bien étudier les traits du paysage naturel parce
qu'ils "ont imposé des directions à l'évolution de la ville, et
parce que la vie urbaine est impuissante à s'en affranchir complètement"). Mais
un refus du déterminisme
Mais ils refusent d'admettre a priori une sorte de fatalité des conditions naturelles pesant sur l'organisation des sociétés humaines, pour deux raisons : - d'abord car ils mettent l'accent sur la complexité des phénomènes - surtout, pour les géographes
de l'époque, les conditions naturelles ne sont pas
"déterminantes" et laissent place à la liberté
des hommes et à leur capacité d'adaptation, "tout ce qui touche
à l'homme est frappé de contingence"
(Vidal). Cette position anti-déterministe
était en parfait accord avec leur foi humaniste et leur attachement au
progrès : ils pensent que les hommes ont une
certaine liberté d'aménager, surtout si leur civilisation a
"atteint" un certain degré de technologie qui permet de
s'affranchir des contraintes naturelles. D'où une position
contradictoire et ambiguë. Si on résume, la démarche classique portait
en elle des germes d'interprétations étroitement déterministes,
contre lesquelles l'Ecole géographique française
souhaitait précisément lutter… Ce déterminisme édulcoré,
relatif, a été nommé possibilisme
par Lucien Febvre (pas une expression de Vidal, mais il l'aurait
certainement accepté) : la nature propose, l'homme dispose. L'étude géographique
est un "complexe dans lequel interviennent le relief, le climat, le
sol, la végétation, qui suggère des possibilités que l'homme
utilise." Cette contradiction ne
pouvait se résoudre que dans cette idée d'une géographie science
carrefour, de synthèse (ni naturelle ni humaine, ou plutôt les
deux à la fois). Des
"zones interdites" à la géographie humaine?
La tentation était
grande de partir en quête de ces facteurs que l'on devinait plus
essentiels, d'aborder ces "zones interdites" (citation de
Demangeon) sur lesquelles veillaient jalousement les autres sciences de
l'homme, histoire, sociologie, économie, psychologie / et aussi qu'empêchaient
d'étudier les géographes installés (à l'université). Quelle a été cette querelle
entre Vidaliens et Durkheimiens, qui a restreint pour longtemps
les relations entre les deux disciplines? Lorsque la sociologie
est en train de se mettre en place, au début du 20è siècle, les
sociologues s'attachent aux groupes humains et à leur organisation,
mais ne prennent pas en compte la variabilité des traits de ces groupes
en fonctions des lieux. Ils sont seulement sensibles aux différences de
sociabilité que l'on peut observer entre régions rurales et zones
urbaines (thème présent chez Marx et Engels dès 1846, puis chez Weber
1921). Durkheim découvre en 1893 la pertinence des faits de
distribution dans sa thèse La division du travail social : la
densité est l'un des facteurs qui influent sur l'organisation de la vie
sociale. Mais le fossé entre sociologie et géographie ne va pas être
comblé, au contraire, à cause des critiques émises par les
sociologues, qui reprochent aux géographes de faire la part trop belle
aux influences de l'environnement, de ne pas assez tenir compte des hiérarchies
sociales, de la culture. Pour les géographes, les sociologues
n'attachent pas assez de prix à l'environnement et aux fondements matériels
de la vie collective. (Claval,
Encyclopédie, page 59) Vidal sentait bien
combien cette tentation d'aborder des "zones
interdites" pouvait ruiner l'identité de la géographie
naissante, et apporter des arguments aux sociologues durkheimiens qui
contestaient la pertinence de l'étude géographique, de cette position
de carrefour. Pendant ce temps, la géographie
humaine piétinait dans la mise en place de la géographie générale
des rapports entre les hommes et leur environnement dont avaient rêvé
ses fondateurs. 1910-
1950 : la géographie humaine renonce à chercher des lois générales
Quelques figures à
savoir situer. Jean
Brunhes
La première grande tentative de synthèse en géographie humaine a donc été La Géographie humaine, de 1910 de Jean Brunhes. Le sous-titre indique les limites du projet : ce n'est pas un traité, comme le livre paru l'année d'avant par de Martonne, mais un Essai de classification positive POSITIF = objectif grâce à la rationalité de la science (selon Auguste Comte) (positivisme = scientisme) (en fait c'est plus compliqué que ça) (Auguste
Comte, philosophe français, 1798-1857.
Formé par polytechnique et Saint-Simon. Cours de philosophie positive
publiés de 1830 à 1842. Il y affirme que l'humanité passe par trois
stades d'évolution intellectuelle et sociale : stade théologique et
militaire (explication surnaturelle des phénomènes), puis métaphysique
et légiste pour atteindre enfin le stade positif et industriel : renonçant
à atteindre les causes profondes et l'essence des choses, les hommes se
contentent de découvrir les
lois effectives qui régissent les faits par l'observation et le
raisonnement. Il classe les sciences par ordre de généralité décroissante
et de complexité croissante : mathématiques, astronomie, physique,
chimie, physiologie, sociologie (mot qu'il a inventé)) Le livre de Brunhes est
fondé sur quelques grands principes et sur une documentation importante
(enrichie au fil des rééditions, grâce aux Archives
de la planète, organisée et financée par le banquier-mécène
Albert Kahn, dont Brunhes était le conseiller scientifique) (Il a envoyé des
jeunes reporter-géographes-photographes autour de la planète pour
photographier le monde ; aujourd'hui ces images
sont accessibles à Boulogne-Billancourt dans la maison d'Albert
Kahn (connue notamment pour son jardin typique des différents types de
jardins dans le monde), c'est lui aussi qui a financé la chaire de géographie
humaine de Brunhes a occupée au collège de France. Brunhes s'est servi
de ces images et de ces reportages pour prendre des exemples et faire
des comparaisons (méthode comparative qu'il avait déjà utilisée
dans sa thèse, qui n'était pas une étude régionale, mais L'irrigation
dans la péninsule ibérique et en Afrique du nord, 1902).
Curieusement, cette façon d'aborder la géographie en privilégiant une
entrée thématique n'a pas fait école. Pourtant, c'était astucieux,
permettant de démêler le rôle des contraintes naturelles et la part
des hommes. Brunhes a eu beaucoup d'intuitions précurseuses. Pour Brunhes, la géographie doit étudier l'homme concret, saisi à travers les faits matériels qui témoignent de son action à la surface de la terre. "L'homme n'est pas
un être abstrait, indépendant et isolé : nous ne sommes pas des
automates fatalement dirigés, mais nous ne sommes pas non plus des
autonomes capricieusement arbitraires" (…) L'air
et la terre ne sont pas seulement des cadres, mais ils déterminent les
conditions physiques de son existence (…) (…) Cette géographie humaine… est destinée à réformer et à rénover par cette préoccupation constante de la localisation et de l'explication géographique des faits, toutes les théories historiques, juridiques, sociales, qui ont commis l'erreur de "spéculer sur je ne sais quel homme abstrait toujours le même". L'observation méthodique
de la propriété des eaux (dans sa thèse
sur les zones arides que sont la Péninsule arabique et l'Afrique du
nord) fait "évanouir toutes les théories
a priori et absolues, celles qui posent en dogme la propriété
individuelle, comme seule forme acceptable par la raison humaine, et
celles qui tendent à faire concevoir la propriété collective étatiste
comme devant s'appliquer à tous les pays de la terre". Il a eu de
l'intuition, quand on relit ça un siècle après, alors que tant de modèles
de sociétés et de développement, imposés au mépris des réalités
socio-spatiales locales, ont connu d'échecs. Quelle
distinction avec les autres sciences de l'homme? Les géographes
ne les utilisent que dans la mesure où "ils se relient à des phénomènes
de surface positifs (on dirait objectif aujourd'hui)", c'est-à-dire
que les faits sont des "œuvres humaines matérielles"
imprimant une marque visible dans le paysage. (donc
en démographie la répartition, mais aussi tout le reste, qui finit par
avoir une influence sur le paysage…) "A une rhétorique vide, qu'on veuille bien substituer l'observation minutieuse et l'analyse… C'est par les "faits essentiels" que se traduisent dans l'ordre géographique jusqu'à ces facteurs impondérables et immatériels qui font la vie des sociétés, qui font les mœurs, l'histoire, l'art, la civilisation…" (Brunhes) Brunhes propose une
classification de ces "faits essentiels" en fonction des
besoins de l'homme : se nourrir, se loger, se vêtir, + les besoins de
nature psychologique, religieuse, sociale, culturelle, qui posent de délicats
problèmes d'interprétation et de classification. Brunhes a beaucoup réfléchi
sur les rapports de la géographie humaine avec
les autres sciences humaines (ethno, socio, économique,
histoire, politique). Il y a deux grands
principes chez Brunhes dans la manière d'analyser les faits de géographie
humaine : celui d'activité et
celui de connexité. Cette géographie
n'est "plus une énumération, elle est un système",
car elle se préoccupe des rapports entre les faits, de leurs
connexions, qu'elle saisit dans leur évolution, dans leur dynamique.
La géographie humaine a ainsi pour "fin d'observer, de classer,
d'expliquer les effets directs des forces agissantes, et les effets
complexes de ces forces associées". Autre anticipation. Le
poids des conditions naturelles semblait aller en s'affaiblissant au fur
et à mesure que se perfectionnaient les techniques modernes. Quel type
de rapports pouvait-on leur découvrir avec les lieux puisque ces formes
modernes (immeubles, autoroutes, hypermarchés) semblaient précisément
transposables partout? La réponse de Brunhes ne manquait pas de
clairvoyance et indiquait des pistes qu'explorent certains courants
actuels de la géographie : quand d'anciennes contraintes
naturelles semblent vaincues, d'autres se révèlent tout aussi
"tyranniques" : l'espace, la distance
(l'obstacle à vaincre qui se mesure en temps, qui est l'autre étalon
de la richesse dans notre civilisation fondée sur la circulation),
la différence de niveau (c'est le jeu laissé à la pesanteur =
équilibre) = "faits géographiques fondamentaux, dont le pouvoir
de dispensation d'avantages ou de désavantages s'exerce d'autant plus
impérieux". Son œuvre a connu une
très large audience, puis est tombée
dans l'indifférence après la 2 GM. Les géographes n'en ont pas perçu
toute la richesse et les historiens des Annales ont été influencés
par les réticences de Lucien Febvre,
qui sont difficiles à interpréter. Peut-être (interprétation de
Marconis) parce que la géographie humaine de Brunhes pouvait porter de
l'ombre à ses projets de nouvelle histoire, (parce qu'il donnait une
place centrale aux hommes et aux sociétés), tandis que Vidal
était moins "dangereux" puisqu'il faisait une
"science des lieux et non des hommes". Du coup Vidal a été
soutenu chaudement par Febvre, qui a été soucieux de le faire reconnaître
comme seul père fondateur de l'Ecole géographique française. A partir des années
30, des thèses s'orientent plus vers le
social : Sion en 1908, Deffontaines sur
Les hommes et leurs travaux dans les pays de la moyenne-Garonne, Gourou
sur les paysans du delta tonkinois, Le Lannou sur les pâtres et paysans
de Sardaigne, Monbeig sur les pionniers et les planteurs de Sao Paulo. Cette géographie plus humaine se devait d'affirmer plus rigoureusement son identité, son objet, ses méthodes. C'est avec l'histoire que le débat a commencé. La
géographie humaine s'efface devant l'histoire des Annales
Dans la première moitié
du 20è siècle, la géographie a exercé une séduction
auprès du grand public qui a failli ravir à l'histoire une partie de
sa notoriété (l'histoire était cantonnée dans le domaine politique)
(Julien Gracq, le Rivage des Syrtes, qui a fait des études de géographie,
célèbre la géographie comme une "discipline presque neuve qui ne
comptait encore que des généralistes" … parle du sentiment
"de tenir entièrement sous le regard un ensemble d'une complexité
vivante"). La géographie humaine
s'ancrait dans l'économique et le social à la suite de Brunhes
et Deffontaines qui plaidaient pour une géographie
du travail (années 1926). (influence peut-être de l'origine
modeste des géographes qui les incitaient à accorder davantage
d'attention aux travailleurs (notamment travail manuel) en particulier
et aux conditions sociales en général). Pour échapper au déterminisme
naturel, les géographes faisaient appel au
passé, aidés en cela par leur formation d'historiens. Une bonne
manière de contrer le déterminisme était de montrer comment les
hommes avaient procédé à des aménagements
très différents de leur environnement en un même lieu. Ainsi,
les géographes se faisaient historiens du territoire qu'ils étudiaient
sur la longue durée et en privilégiant les aspects économiques et
sociaux… (certaines thèses avaient carrément un plan chronologique,
tout en "s'excusant" parfois). Les géographes ont
apporté surtout un regard novateur dans leurs grandes
thèses rurales : déjà chez
Demangeon, Blanchard, Sion, puis des années 1920-30 (Sion, Deffontaines,
Gourou) à 1967 (Derruau, Lebeau, Brunet, Frémont). Longtemps rivales,
les deux disciplines s'enrichissaient mutuellement, d'où l'idée de créer
une revue commune sur cette question : Etudes
rurales, en 1961, créée par un géographe "vieux maître
de la géographie vidalienne" (Daniel Faucher) et Georges Duby,
historien artisan d'une histoire renouvelée. Dans les années 1920,
de plus en plus d'historiens les ont suivi dans cette voie, entraînés
par Marc Bloch et Lucien Febvre, ce qui
a conduit à l'affirmation d'une nouvelle manière de faire de
l'histoire avec l'Ecole des Annales fondée
en 1929 avec la création de la revue des Annales d'histoire économique
et sociale, qui voulait sortir de l'événementiel et politique pour
explorer l'économique et le social dans la longue durée. Dans
leur contestation vigoureuse de l'histoire qui se pratiquait alors en
Sorbonne, ils se sont prévalu d'ailleurs d'une caution géographique
universitaire en la personne d'Albert Demangeon,
inscrit dans la tradition vidalienne. Demangeon
avait une très large ouverture d'esprit (le Déclin de l'Europe, 1920,
l'Empire britannique, géographie humaine de la France dans les derniers
volumes de la GU, participation active aux Annales) il a effectué un
travail considérable pour élargir le champ des curiosités géographiques,
notamment dans le domaine économique. Mais il était trop effacé pour
s'imposer comme un chef d'école contre notamment de Martonne. Mais Bloch et Febvre
savaient bien qu'allait se poser la question des domaines respectifs de
l'histoire ainsi élargie et de la géographie humaine. Donc il fallait inciter
les géographes à recentrer leur démarche sur les rapports
homme-nature, en les rapprochant des sciences de la Terre, ce que
s'est beaucoup employé à faire Lucien Febvre dans ses articles (qui a
joué grand rôle dans la consécration de Vidal en lui apportant la
caution des historiens et en légitimant son déterminisme par son
expression possibilisme) "Quel rapport entretiennent les sociétés
humaines d'aujourd'hui avec le milieu géographique présent?
Tel est le problème fondamental et le seul que se pose la géographie
humaine"… La géographie humaine s'est effacée complètement devant l'essor rapide de la nouvelle histoire de l'Ecole des Annales, à cause du prestige de la géomorphologie, de l'effacement de Demangeon, et surtout à l'essoufflement de la géographie humaine, que l'on attribue à son refus de s'aventurer sur le terrain de la théorie. Le
Lannou propose une science des réalités régionales Les
géographes cherchent l'exhaustivité du terrain
Les géographes français de l'entre-deux-guerres ont manifesté un grand intérêt pour les questions économiques et sociales concrètes, mais leurs analyses débouchaient sur des typologies (au mieux), pas sur de véritables généralisations. La priorité était donné à la collecte empirique du plus grand nombre de données, sans que cette quête soit orientée par une problématique et fondée sur quelques hypothèses clairement formulées, sans essayer de tester des explications avancées par d'autres chercheurs travaillant sur des contrées différentes. Les géographes s'efforçaient d'appréhender le réel dans sa totalité, s'inspirant de la spécificité du territoire. Ils pensaient que leur
souci d'exhaustivité constituait une
garantie d'objectivité. Donc ils cherchaient toutes les informations
disponibles sur un territoire, faisant appel à toutes les sciences
(naturelles et sociales), se considérant une discipline de synthèse,
une "science carrefour". Les géographes
suivaient attentivement les progrès des autres
sciences sociales (sociologie, ethnologie, démographie, sciences
politiques, économie spatiale), à qui ils empruntaient de nombreux
faits, mais ils refusaient d'en suivre les analyses théoriques. Ils étaient valorisés
par leur côté "hommes de terrain"
préférant l'observation directe aux spéculations intellectuelles et
à l'abstraction ("le goût du réel mordant sur l'abstrait",
Febvre). Ils ont préféré accumuler "le trésor d'une familiarité
intelligente avec les sols et avec les ciels, les paysages et les
gestes, les constructions humaines (…)", Le Lannou. D'après
les géographes, la complexité et la liberté de l'homme empêchent
d'arriver à des lois Les connaissances concernant la surface de la terre s'étaient beaucoup accrues. Mais pourquoi n'arrivait-on pas à établir un ensemble de "lois" générales régissant ces combinaisons, pourquoi une géographie humaine générale est-elle impossible? - c'était tellement complexe qu'on n'arrivait qu'à des inventaires raisonnés - C'est aussi que cette
ambition se heurte à la conception sous-jacente des travaux de l'Ecole
française de géographie. Les géographes français de
l'entre-deux-guerres n'ont jamais admis que les sociétés humaines
pourraient être régies par des lois. Ils refusaient
le déterminisme naturel, mais tout autant tout déterminisme
de type économique, ethnologique ou social. Certes ils
admettaient qu'il y avait des contraintes,
mais ces contraintes se combinaient de façon aléatoire,
donnant à chaque civilisation sa spécificité, sans obéir à une
quelconque nécessité. Cholley, en 1942 (Guide
de l'étudiant en géographie) : "La géographie humaine doit
s'efforcer en principe de rechercher les conditions réglant le jeu des
facteurs qui entrent dans ces différentes combinaisons. Mais c'est là
une entreprise hérissée de difficultés ; à tel point même que l'on
est en droit de se demander si elle est possible. D'abord le nombre
des combinaisons, groupements humains et régions humaines, est
pour ainsi dire infini, tant est varié
le nombre des facteurs… Ensuite, ces combinaisons sont essentiellement
changeantes ou mouvantes" (…). Le Lannou en 1949 : "L'intervention de l'homme apporte trop d'éléments obscurs, permet le choix entre trop de virtualités, introduit trop de caprices et de contingences, laisse la possibilité de trop de décalages pour que nous puissions poser des étiquettes et marquer des teintes sur des cartes. Les progrès même des diverses sciences sociales renforcent le sentiment de cet enchevêtrement et de cette complication, et rendent vain l'espoir de les réduire à des systèmes et à des lois. C'est là que le bât nous blesse : nous nous sommes chargés d'une mission infernale, qui est d'établir les rapports entre les groupes humains et leurs environnements, baptisés milieux. Or, s'il y a milieu géographique, comme il y a par définition de l'eau autour de tous les poissons, il n'y a pas des milieux géographiques, parce que l'homme, qui devrait en être l'agent fondamental, a plus de liberté et de mobilité que les poissons." Il ajoute que les
conclusions les plus utiles sont… "les conclusions négatives, ou
des propositions altérées par d'innombrables exceptions, ou des
constatations précaires faites sous le signe permanent du
relatif". (in La géographie humaine, 1949, p. 234-235, qui
a provoqué beaucoup d'émois). A défaut d'une géographie
humaine générale impossible, il propose de faire de la géographie une
science des réalités régionales. Dans
ce cadre là, la géographie pouvait prendre la forme d'une typologie
s'efforçant d'intégrer toutes les situations décrites et analysées
localement, à partir de quelques critères élémentaires (et
du coup on ne s'illusionne pas). Donc deux points de vue
diamétralement opposés se sont exprimés à propos des études
régionales. Pour les uns, elles ne sont qu'une étape sur la
voie d'une géographie générale qui permettra de dégager des lois ou
du moins quelques règles / Pour les autres, la géographie
régionale est l'aboutissement de la démarche géographique = c'est
l'approche des programmes scolaires
depuis le début du siècle où la géographie générale précède les
études régionales en lui fournissant les informations essentielles qui
se combineront ensuite dans chacune des régions étudiées. En 6è et
en seconde (et même en cycle II…), cette géographie générale procède
par emprunts aux différentes sciences naturelles et sociales (géomorphologie,
climatologie, botanique, démographie, économie), en les complétant
avec le souci de la répartition. Comme le dit Pierre George (Sociologie
et géographie),
c'est "l'étude de l'ajustement sur le plan horizontal des données
que les autres sciences humaines examinent sur des plans
verticaux". 1945-1960, la géographie
reste une "science de synthèse"
Au lendemain
de la 2GM, les successeurs de la génération vidalienne mettent
l'accent sur la nécessité de sauvegarder l'unité
de la géographie car elle est science
de synthèse, ce qui peut paraître comme une ambition démesurée.
(Cholley, Tricart, Le Lannou, Blanchard, Meynier, George, Dresch,
Beaujeu-Garnier, Pinchemel). Beaujeu-Garnier
: "la géographie est l'observation de faits concrets inscrits à
la surface de la terre. … Il est le spécialiste de l'ensemble, du
complexe. La géographie est la recherche des rapports entre des phénomènes
de nature différente, le cadre naturel et les sociétés établies …
La géographie est l'étude de leurs interrelations,
de leur combinaison associant
[phénomènes physiques et humains]. Elle se trouve être une discipline
carrefour" (page 21). Le
Lannou émet une idée subversive et riche de perspectives, qui
lui a valu quelques inimitiés. Dans sa Géographie humaine,
1949, il subordonne la géographie physique à la géographie humaine,
toute recherche physique faite pour elle-même sans rapport direct avec
l'organisation de l'espace par les hommes est non géographique. Mais c'était
remettre en question la géographie comme science de synthèse et
carrefour. Max
Sorre et la notion de genre de vie
Certains géographes
ont essayé de relancer sur des bases nouvelles
la réflexion engagée 50 ans plus tôt sur les rapports entre les
hommes et leur environnement (raison d'être de la géographie, ce que
personne ne contestait). Demangeon
n'a jamais abandonné le projet d'une grande synthèse de géographie
humaine générale. Il a été très engagé dans l'aventure des Annales
d'histoire économique et sociale, ce qui montre son souci de
chercher dans ses échanges avec les autres sciences sociales, des réponses
qui pourraient donner un nouvel élan. Il
précise deux notions en 1942 : pour lui, le "milieu
géographique" est plus large que milieu physique, car
l'expression embrasse non seulement les influences naturelles mais aussi
l'influence de l'homme lui-même. Il
lève les ambiguïtés concernant le terme "l'homme" ou "les
hommes". "Renonçons à considérer les hommes en tant
qu'individus. Par l'étude de l'individu, l'anthropologie et la médecine
peuvent aboutir à des résultats scientifiques ; la géographie
humaine, non. Ce qu'elle étudie, ce sont les hommes en tant que
collectivités et groupement (…) et sociétés", puisque les
hommes n'ont jamais vécu de façon isolée. La notion de genre de vie suscite de nouvelles réflexions dans les années 1940-50. (c'était pas nouveau,
depuis Vidal 1911, Brunhes, de nombreuses monographies qui décrivaient
les pratiques collectives qui agissaient sur le milieu, au point de négliger
le rôle joué par tel ou tel individu, homme politique ou
capitaine d'industrie, dans la mise en valeur et l'organisation de
certaines contrées) Max Sorre (1880-1962) dernier représentant d'une géographie vidalienne, met l'accent sur l'action réciproque du milieu et de l'homme, le genre de vie permet de passer des propriétés du milieu aux activités des groupes humains. en 1961 : "un
ensemble collectif de pratiques transmises et consolidées par la
tradition grâce auxquelles un groupe humain entretient son existence
dans un milieu déterminé. Un ensemble de techniques adaptatives avec
ce qu'elles comportent d'éléments spirituels. Il présente le maximum
de stabilité dans les sociétés soumises à la tyrannie d'un milieu
naturel très spécialisé (éleveurs nomades du désert, Eskimos). A
mesure que les hommes s'affranchissent de la sujétion de la nature, le
centre se déplace, la notion se charge d'éléments sociaux. On parlera
du genre de vie des ouvriers mineurs, des agents de la circulation, etc. En 1913 il avait
soutenu une thèse qui montrait son intérêt pour une "géographie
biologique" (une biogéographie) en étudiant la végétation des
Pyrénées méditerranéennes. En 1943, il publie Les Fondements
biologiques de la géographie humaine, Essai d'une écologie
de l'homme, qui parle d'associations végétales, de besoins de
l'organisme, de la géographie des régimes alimentaires, des complexes
pathogènes et de la géographie médicale. Ce livre qui était novateur
au sein d'une géographie physique dominée par la géomorphologie,
ouvrait des pistes que les géographes français n'ont pas su explorer
à temps (et du coup d'autres se sont octroyé le champ d'étude de l'écologie
qui préoccupe beaucoup aujourd'hui). Les
techniques de la vie sociale de Max Sorre
Une fois ce livre écrit,
il décide de l'intégrer dans une entreprise bien plus ambitieuse : Les
fondements de la géographie humaine : il publie un second et troisième
tome intitulé les Fondements techniques,
1948 et 1950. Il aborde les techniques de la vie sociale : questions politiques, puis techniques nécessaire à la production d'énergie, transports, agriculture, industrie, sans souci des frontières disciplinaires fixées tacitement depuis le début du siècle : il parle de l'organisation des nations, de la colonisation, de l'économie capitaliste, des classes sociales…Il s'interroge sur les grands mécanismes par lesquelles ces questions interfèrent et sur leurs manifestations géographiques. ("la grande poussée coloniale de la fin du 19è siècle est rattachée par un lien direct aux besoins et au désir d'expansion de l'industrie capitaliste"). Max Sorre allait dans
le bon sens (souhaité par Braudel*), mais il fallait vaincre beaucoup
de réticences institutionnelles (la tradition), méthodologiques, idéologiques. * Braudel,
1951, La géographie face aux sciences humaines (il est en train
de prendre le relais de Lucien Febvre au Collège de France et aux
Annales), défend l'idée d'un grand regroupement des sciences sociales.
L'attitude des géographes lui semble d'autant plus contestable que
c'est les géographes qui avaient montré le chemin des Annales dans les
années 1920, en empruntant sans scrupules aux autres disciplines.
(Chacune des sciences humaines "est une porte ouverte sur
l'ensemble du social … Ce que chaque "science "possède en
propre ce sont ses points de vue et ses méthodes") Les
civilisations comme combinaison de techniques, de Pierre Gourou
Dans leurs activités,
les hommes se trouvent confrontés avec des milieux géographiques
divers = combinaisons complexes de données naturelles et d'héritages
inscrits dans l'espace par les générations passées. Ces activités
impliquent l'utilisation de "techniques"
variées, que les géographes de l'époque classique ont soigneusement décrites
(cultures, industries, déplacements), notamment dans les monographies régionales. Les géographes classiques avaient une attitude possibiliste qui venait de leur connaissance du terrain en France : des groupements humains différents confrontés à des milieux naturels semblables n'avaient pas tous adopté des solutions techniques identiques. A l'échelle de la planète
on constatait l'extraordinaire diversité –et inégale
efficacité- des solutions adoptées : on pouvait identifier différents
types de "civilisations" caractérisées chacune par une combinaison des techniques permettant aux hommes de s'adapter à
leur environnement, le mettre en valeur, l'aménager. C'était l'objet de la
première synthèse de géographie générale des pays tropicaux proposée
en 1947 par Pierre Gourou
(Les pays tropicaux). Il a fait une thèse 10 ans plus tôt sur
les paysans du delta tonkinois. En élargissant à l'ensemble du monde
tropical, il a été évidemment frappé par la très grande diversité
de mise en valeur et des densités de population. Partant de ce constat
né de la méthode comparative prônée par Vidal, il formule une problématique
simple : "Les civilisations sont elles
responsables de l'originalité de l'Asie tropicale?". Il décrit les milieux naturels et souligne l'unité naturelle du monde tropical, sans jamais perdre de vue les conditions de la vie des hommes et leurs activités mais
donnant dans les premières éditions une impression de déterminisme
naturel (climat peu salubre –hommes débilités par les maladies-,
sols plus pauvres, conditions plus précaires, le système agricole n'épuise
pas les sols mais ne peut supporter qu'une faible densité, une
"civilisation arriérée", qui du coup "n'a pas pu créer
une civilisation supérieure") Et à cause de leur
oubli du poids des contraintes naturelles, les interventions européennes
sous ces latitudes se sont soldées par de graves échecs, "graves
dommages à la nature et aux hommes (…) conséquences de la pénétration
des Européens en pays chaud et pluvieux" Comment interpréter
l'originalité de l'Asie chaude et pluvieuse (fortes densités grâce
aux travaux d'irrigation, la riziculture, la paix, les services publics
assurés par des gouvernements stables). Gourou impute cette exception
aux différents types de "civilisations".
Mais qu'est-ce qu'il entend par civilisation? Il reprend une définition
de Sorre : combinaison originale de "techniques", incluant les
"techniques de la vie sociale". Mais la vie sociale peut-elle
s'analyser uniquement d'une point de vue technique? Il ne le précise qu'en 1967, à l'occasion d'une réédition : "Il s'agit de répondre à une question (…) : comment les faits humains de l'espace étudié se justifient-ils? Et surtout, par quel ensemble de techniques de production (techniques d'exploitation de la nature, techniques de subsistance, techniques de la matière) et d'encadrement (techniques des relations entres les hommes, techniques d'organisation de l'espace) (…). Cette somme de liaisons et de techniques, c'est la civilisation". Mais ce n'est pas au géographe d'étudier ces techniques (organisation familiale, choix des autorités politiques). Lui doit en saisir "l'efficacité paysagiste" = puissance d'action sur les paysages. Le
refus de l'abstraction et des modèles théoriques
Gourou fait partie de cette génération qui a toujours refusé l'abstraction et les modèles théoriques "L'explication des
faits géographiques ne gagne rien à la tyrannie des modèles théoriques.
Les secrets intimes des "individus" géographiques ne se dévoileront
pas à travers les grilles d'un modèle (…). Se défier aussi de l'impérialisme
économiste…" Gourou dit avoir "peur du mot système" "le mot système comprend des nécessités idéologiques auxquelles je ne souscris pas." "Système représente une organisation raisonnable, raisonnée, voulue / les techniques d'encadrement ne sont voulues par personne, ils sont une tradition. Il refuse aussi le mot structure ("le mot structure est dangereux car il a divers sens et par ailleurs, il y a toujours plusieurs structures qui jouent"), le mot méthode ("il y a beaucoup d'intellectuel") Il aime le mot
technique (même pour parler d'idées, de relations, de croyances
religieuses dont il retient la façon d'encadrer), "pour en rester
à un domaine platement concret",
"aussi peu chargé que possible de visions abstraites" = une
sorte de "pudeur de l'abstrait" (Sautter) Ce refus de théoriser
a conduit quelqu'un comme Bourdieu à placer
toujours la géographie "au dernier rang" dans la hiérarchie
des sciences sociales (in Homo Academicus, 1984). Il trouve que c'est
une discipline où les praticiens s'expriment trop dans la langue du
quotidien, manifestant une humilité "qui convient à leur
position, en prenant le parti d'un style neutre, qui est l'équivalent
dans l'ordre de l'expression de l'abdication empiriste à laquelle ils
se résignent la plupart du temps". Ce refus de la théorisation s'accompagne du refus de l'interprétation marxiste (que la nouvelle génération des années 60 va intégrer : Pierre George, Jean Dresch). Ils ont refusé de se placer sur le terrain des idéologies en général, des théories matérialistes, marxistes en particulier. Les contraintes politiques, économiques, familiales ou sociales sont présentées comme des faits et non comme l'expression de processus que l'on peut élucider en termes d'acteurs et d'enjeux. Ils ont une vision individualiste et antidéterministe de l'homme qui s'opposera après 1945 à la vision marxiste qui met l'accent sur les déterminations sociales (grands mécanismes qui président aux hiérarchies sociales et à la vie collective). (cf. Demangeon
commentant un livre du jeune Pierre George : "a t'il raison
d'opposer aussi fortement le capitalisme et le prolétariat? Cette
opposition est-elle inscrite dans la réalité des faits ou dans les
axiomes d'une doctrine?", 1941) Les géographes non
marxistes ont attendu que la sociologie, l'ethnologie, l'économie
spatiale leur fournissent des modèles théoriques pour analyser différemment
les dynamiques territoriales, ces modèles empruntaient beaucoup aux
travaux anglo-saxons et se sont diffusés en France fin années 1960,
années 1970. |