Epreuve sur dossier :
épistémologie de la géographie

Approche historique

La géographie classique - Historique - Les principes

 

Les principes de la géographie vidalienne

Quelle était l'originalité de l'Ecole française de géographie par rapport à la géographie qui se pratiquait avant et qui avait connu un fort regain d'intérêt au 19è s? Quand Vidal met en place sa géographie à la fin du 19è siècle, il marque une rupture avec les pratiques de son temps. Petit rappel : quelle était cette tradition?

La géographie avant Vidal

Ce qu'on enseignait à l'université, à la faculté d'histoire, sous le nom de géographie était une géographie historique. On y étudiait : œuvres des géographes de l'Antiquité et de la Renaissance ; récits des grands navigateurs ; tentatives pour mesurer la terre, en donner des représentations sous forme de cartes.

La géographie servait aussi d'introduction à une histoire essentiellement politique et militaire, qui s'intéressait aux grands événements, aux migrations de peuples, aux guerres et à leurs chefs. On demandait à la géographie de dessiner le décor des évènements historiques.

Vidal et l'émergence de nouvelles problématiques en géographie

Quelle est la différence entre l'approche de Vidal et celle des autres auteurs qui écrivent de la géographie à cette époque-là (si on le considère du point de vue de son époque, il est évidemment moins poussiéreux que l'image qu'on en a nous, paraît même très moderne!)? C'est que Vidal veut dépasser les simples descriptions, il oriente ses descriptions et ses analyses vers la formulation de problèmes, auxquels on s'efforce d'apporter ensuite des éléments de réponse, des explications. Il s'efforce de donner une rigueur "scientifique"

(pour moi les deux mots sont synonymes, je préfère toujours dire "rigoureux" plutôt que scientifique", on en reparlera dans la 5è séance)

à ces problèmes et ces descriptions, grâce notamment au développement récent des sciences naturelles : vocabulaire précis, mise en relation des faits observés conduisant à formuler une ou plusieurs questions, comparaison avec d'autres exemples connus pour rechercher des régularités.

Les "outils" du géographe

Mais pendant longtemps la curiosité géographique pour les rapports qu'entretiennent les différents éléments constituant le milieu, n'avaient pas pu aller au delà de la formulation de questions car les documents susceptibles d'apporter des réponses n'existaient pas (d'où d'ailleurs de nombreuses hypothèses hâtives très subjectives dans les récits de voyage). Ces instruments nouveaux et de grande qualité ont été mis au point au 19è siècle, chaque science contribuant à enrichir cet éventail (imposant souvent des spécialisations que Vidal jugeait déjà excessives).

Carte d'Etat-Major
Création des cartes dites de Cassini au 18è siècle à l'échelle du 1/84 600è. Nouvelle couverture est décidée en 1817. La première carte d'Etat-Major au 1/80 000 paraît en 1833 (Paris). Echelle bien adaptée à l'observation des paysages sur le terrain, qui a imposé à la géographie française  une certaine "lecture" de l'espace géographie (carte au 1/50 000 avec des courbes de niveau remplaçant les hachures du relief dans les années ??????

Carte géologique
Créées à partir de 1867. L'existence de ces deux cartes a permis de confronter les deux documents et d'établir des connexions entre les faits observés à la surface et les explications géologiques : cette confrontation est devenue l'épreuve reine des examens, ce qui a accentué la priorité accordée à la géographie physique et plus précisément à la géomorphologie.
(en maîtriser la lecture et l'interprétation supposait une longue initiation, très éloignée de la formation reçue par des étudiants littéraires)

Données statistiques
Les séries statistiques de météo ont été confrontées avec les productions agricoles, avec débits des cours d'eau. Pour activités économiques : dénombrements de population, industrie et agriculture, monographies communales rédigées par un notable, plus systématiquement par les instituteurs après 1881.

Les acquis d'autres sciences
Comme elle se situait au carrefour de nombreuses disciplines, auxquelles elle empruntait beaucoup, la géographie devait en suivre l'évolution et faire régulièrement le point. D'où les Annales de Géographie qui permettait de suivre l'évolution des connaissances dans tous les domaines qui l'intéressaient, depuis 1891. D'où aussi la Bibliographie géographique, publiée chaque année jusqu'en 1977. (Maintenant elle fonctionne comme une banque de données informatisées, tenue à jour par Intergéo, le laboratoire du Cnrs situé derrière l'institut de géographie (http://margotte.univ-paris1.fr/PRODIG/) (site Strates et Cria))

L'orientation de la géographie d'alors a été bien sûr influencée par le type d'outils et de sources dont elle pouvait disposer (jeu d'influence croisé car les questions conduisaient également à la recherche de documents adaptés). Par ex, il y a eu une grande attention portée au dessin des parcelles agricoles et à leur organisation par rapport à l'habitat (bocage openfield), mais silence sur les questions de propriété : certes, c'était dû à la volonté de s'interroger sur les conditions naturelles. Mais c'était aussi le manque de document de synthèse concernant les informations cadastrales (qui ont demandé des années de labeur dans les années 1940 et 1950).

Les monographies régionales doivent servir l'ambition d'une "géographie générale"

La démarche géographique de Vidal : on la résume parfois en la réalisation de tout une série de "monographies régionales (rurales, qui correspondent à une situation de la France encore très rurale, c'est une géographie en équilibre avec son époque)".

En effet, presque toutes les thèses de l'entre-deux-guerres portent sur une région (de France le plus souvent) définie selon des critères naturels (ce qui a conditionné pour des générations d'élèves la lecture géographique qu'ils faisaient de leur territoire).

A l'échelle de la région naturelle, il s'agit d'observer et identifier des faits de nature différente, qu'ils concernent le milieu physique, le climat, la vie animale ou végétale, l'action passée ou présente des hommes –type d'habitat, organisation de l'espace agricole, type de cultures, solidarités actuelles ou héritées entre tous ces éléments visibles ou avec d'autres qui ne sont pas d'ordre matériel : règlements juridiques, croyances religieuses, hiérarchies sociales) (à mettre en info bulles)

s'interroger sur les rapports entre ces faits afin d'expliquer la façon dont ils se combinent et s'associent ("le principe d'association est à la base de la connaissance des paysages qui est l'étude essentielle de la géographie" (par exemple les associations végétales, qui forment un paysage spécial propre au chêne par exemple))

pour différencier les différentes contrées.

(plan classique : observation-description, explication, typologie)

Ces combinaisons sont-elles uniques et spécifiques de la contrée observée ou peut-on les regrouper en quelques grands types qui se retrouveraient en des lieux différents sur la terre? Dans le premier cas, la géographie devait se borner à n'être qu'un inventaire de situations régionales. Dans le deuxième cas, elle pouvait mettre en avant des "régularités", qui seraient l'expression de "lois" qui se retrouveraient sur la planète entière.

Les Vidaliens répondent clairement la deuxième approche : "Au dessus des mille combinaisons qui varient jusqu'à l'infini la physionomie des contrées, il y a des conditions générales de formes, de mouvements, d'étendue, de position, d'échanges, qui ramènent sans cesse l'image de la Terre. Les études locales, quand elles s'inspirent de ce principe de généralités supérieur acquièrent un sens et une portée qui dépassent de beaucoup le cas particulier qu'elles envisagent".

"Partout se répercutent des lois générales, de sorte que l'on ne puisse toucher à une partie sans soulever un enchaînement de causes et d'effets".

"Un élément général s'introduit dans toute recherche locale : il n'est pas en effet de contrées dont la physionomie ne dépende d'influences multiples et lointaines dont il importe de déterminer le foyer. (De plus) l'action […] de lois générales se traduit par des affinités de formes et de climat qui […] marque les contrées d'une empreinte analogue" ("analogies", "conformités").

Du coup, le programme est clair : il faut entreprendre de nombreuses études locales-régionales, pas dans l'optique ancienne de la géographie inventaire, mais avec le souci d'en dégager un maximum d'informations sur les rapports qui peuvent y être identifiés. En ce sens, la géographie régionale n'est plus l'addition de simples monographies empiriques, car "s'inspirant de ce principe de généralité supérieure, […] les monographies acquièrent un sens et une portée qui dépassent de beaucoup le cas particulier qu'elles envisagent".

Ensuite, pour aller de la géographie régionale à la géographie générale, il fallait les comparer pour dégager les analogies qui sont fondées "sur des rapports d'origine et de causes" et non pas dues au hasard (deux ou plusieurs phénomènes peuvent avoir la même extension géographique sans être liés par des rapports de causalité directe : un comportement politique et la nature du sous-sol, des pratiques religieuses et la distribution de l'habitat)

On pouvait donner la force de véritable "loi" aux analogies, associations les plus fréquentes, ces lois pouvant constituer une "théorie".

Ensuite, les études régionales devaient s'organiser comme des confrontations entre cette théorie et le terrain, il fallait voir si des situations mettant en jeu les mêmes faits (les types) se retrouvaient dans d'autres régions du monde, s'il y avait les mêmes lois générales modifiées partout par des circonstances locales, le problème étant désormais de comprendre et d'expliquer pourquoi, localement, la théorie se vérifie ou subit quelques exceptions.

Dans cette recherche des analogies, on cherche des types. On s'attache à identifier le type banal, les horizons de la vie quotidienne des petites gens, alors qu'avant, les tableaux géographiques insistaient sur l'originalité, les curiosités naturelles ou humaines.

Cette nouvelle géographie, science de l'observation, a donné une méthode pour voir.
"Cette nouvelle géographie donna à l'homme non pas seulement une connaissance du monde mais une méthode pour connaître ; science de l'observation, elle apprit à voir. Tant de gens ne savent pas voir, non pas parce qu'ils ont de mauvais yeux, mais parce qu'ils ont une attention nonchalante qui ne sort de sa torpeur que devant les choses extraordinaires ; on ne voit que l'anormal, l'exceptionnel, les monstruosités ; c'est un des grands préjugés sur lequel est bâti notre système d'observation ; les livres-guides ne nous invitent-ils pas à remarquer seulement les rochers fantastiques, les monuments étonnants, les cascades les plus hautes?… et l'on en donne avec soin les chiffres-records. Il se crée une mentalité-guide qui associe étrangement le beau au rare. Ce qu'on néglige de remarquer, c'est précisément le plus important, ce qui est typique et trace comme le grand fond de tableau : le paysage classique, la maison typique, la vie profonde, la beauté intime. Le géographe a cet amour secret du terroir, cette esthétique et cette poésie spéciale qui découvrent tous ces faits menus et nombreux dont l'ensemble forme le paysage et la vie de chaque coin de terre… ",
P. Deffontaines, préface du premier livre de la collection Géographie humaine, Gallimard, 1933, page 8

Vidal a eu conscience des risques de généralisations prématurées. D'où la priorité donnée aux études régionales, conçues comme des étapes indispensables à la réalisation du grand projet scientifique d'une géographie générale.

 

La coupure entre géographie physique et géographie humaine

Donc dès le début de la mise en place de la "nouvelle" géographie de l'époque, les vidaliens ont toujours pensé que les monographies régionales allaient leur servir, lorsqu'elles seraient suffisamment nombreuses, à construire une géographie générale, en dégageant quelques grands principes régissant la façon dont s'établissaient les relations entre les hommes et leur environnement.

Assez vite, deux disciples de Vidal essaient de dégager des principes généraux, au risque de "généralisations prématurées" (selon Vidal) : de Martonne (qui a fait en plus une licence de sciences naturelles) 1909 Traité de géographie physique, Brunhes (intéressé par les grandes controverses historiques et philosophiques, Collège de France en 1912, grande notoriété publique et plus grande liberté d'expression, mais moindre contrôle institutionnel puisque pas de direction de thèses) 1910 Géographie humaine. Ce partage des tâches a introduit une fracture qui a eu de lourdes conséquences sur la géographie.

Pourquoi cette division entre géographie physique et humaine (alors que Vidal avait toujours proclamé l'unité de la géographie?). Très vite s'est imposée l'idée que les phénomènes relevant de ces deux branches ne pouvaient déboucher sur les même types de généralisations :

Brunhes, 1925 : "Entre les faits d'ordre physique, il y a parfois des rapports de causalité ; entre les faits de la géographie humaine, il n'y a guère que des rapports de connexion. Forcer pour ainsi dire le lien qui rattache les phénomènes les uns aux autres, c'est faire œuvre de fausse science ; et l'esprit critique sera ici bien nécessaire, qui permettra de préciser avec discernement ces multiples cas où la connexité n'est pas du tout causalité".

Donc géographie physique et géographie humaine ont connu des évolutions de plus en plus divergentes, très vite aussi s'est imposée une hiérarchie en faveur de la géographie physique, s'affirmant plus sure dans ses méthodes et ses conclusions, apparaissant comme plus "scientifique". D'où une géographie qui se voulait faire partie des sciences naturelles (d'où le terme de naturalistes que l'on trouve parfois) (d'où encore le fait que les facs de géographie sont encore parfois dans les facs de sciences) (c'est aussi pour avoir plus d'argent…), mais avec une finalité d'étude des hommes…

La domination pseudo-scientifique de la géomorphologie

Pourquoi cette prépondérance?

La tradition était d'abord celle des historiens qui demandaient à la géographie, "science auxiliaire" de dessiner le cadre des grands évènements du passé. Les géographes classiques ont repris cette tradition en considérant que le préalable nécessaire à l'étude des faits d'occupation humaine était de présenter le décor, c'est-à-dire les données relativement fixes et permanentes à l'échelle des temps historiques : relief, climat, groupements végétaux, distribution des espèces animales. Cette approche va aussi apparaître comme une sorte de fondement pour les études géographiques, en éclairant les paysages ruraux, disposition de l'habitat, site des villes.

Cette démarche qui part des "conditions naturelles" a pour elle les vertus pédagogiques d'une grande "logique" qui paraît évidente, d'où la facilité avec laquelle elle s'est imposée dans l'enseignement secondaire : pour donner assez rapidement une vision globale d'une contrée, si on veut ordonner les informations essentielles, en allant du plus simple au plus complexe, on commence par ce qui semble "fixe et permanent", le "cadre naturel" (qui fixe les cadres de l'action humaine en termes de potentialités et de contraintes), avant de continuer avec les phénomènes humains, plus sensibles au temps qui passe et dont l'interprétation semble plus sujette à controverses.

- Influence de De Martonne (1873-1955, gendre) a joué un grand rôle institutionnel. Dans son Traité de géographie physique, 1909, place de choix donnée à la géomorphologie, explication des formes du relief terrestre, par rapport à l'hydrographie et à la biogéographie. 

- ET SURTOUT : les géographes ont trouvé (ont cru trouver) dans la géomorphologie la caution scientifique qui manquait à leur discipline. En effet, dès l'origine, la prétention des géographes français à traiter des milieux naturels a été jugée avec condescendance par les spécialistes des différentes sciences naturelles : ils faisaient figure d'amateurs (formés aux humanités classiques, exerçant dans des facultés de lettres), même si les QUESTIONS qu'ils posaient ont suscité de l'intérêt chez des géologues et des botanistes qui ont collaboré aux Annales de géographie.

Pour se défendre, les géographes ont affirmé que eux étudiaient la combinaison des différents éléments étudiés par chacun des spécialistes de sciences naturelles, pour donner la physionomie "géographique" particulière de chaque contrée.

D'accord, on leur reconnaissait le droit d'emprunter aux sciences naturelles pour leurs monographies, afin d'éclairer la façon dont les hommes vivaient dans telle ou telle région, mais pas de prétendre en tirer des "lois" conduisant à une géographie physique générale. Si lois il y avait, elles ne pouvaient être que découvertes par les spécialistes des sciences établies.

SAUF un domaine non exploré alors, dans lequel les géographes (de Martonne notamment) ont pu établir de solides positions, en pensant acquérir ce label scientifique qui manquait à leur reconnaissance institutionnelle complète : la géomorphologie, l'étude des formes du relief terrestre, leur genèse et leur répartition, en confrontant topographie et géologie.

Donc domaine non exploré et en plus, il y avait possibilité de faire des généralisations qui semblaient "scientifiques", en s'inspirant des travaux d'un géomorphologue américain assez connu William Morris Davis (1850-1933). Ce géologue grand voyageur a proposé une explication générale des reliefs se fondant sur la théorie du cycle d'érosion (Physical Geography, 1898). Pour lui, dès leur formation, les reliefs étaient soumis à l'érosion qui les sculptait avec des résultats inégaux selon la résistance des matériaux, ce qui révélait leur structure géologique : stade de jeunesse, stade de maturité, puis pénéplaines, le cycle reprenant si le relief se trouvait rajeuni car resoulevé ou si le niveau de la mer baissait. Cette théorie est devenue la clé de lecture des différents paysages, sans trop se soucier de la végétation, de la faune et des hommes…

Grâce aux progrès de la géomorphologie, la géographie a gagné un peu de crédibilité dans le monde des sciences naturelles. Mais ça a été au prix d'un appauvrissement de l'étude des autres domaines : climats, des eaux, de la végétation.

Dans les années 1920, 30, 40, la géographie est dominée par les débats entre morphologues, ceux-ci ont du prestige (de Martonne, Baulig, Cholley, Birot), les compétences en géomorphologie sont devenues celles qui permettaient d'identifier les "vrais" géographes, les meilleurs étudiants commencent avec de la géomorphologie : cf. les thèses de géographes connus ensuite pour leurs travaux pointus en géographie humaine… : l'exemple caricatural est celui de Jacqueline Beaujeu-Garnier 1948 ("le Morvan, étude morphologique"). Pierre George (la région du Bas-Rhône, étude de géographie régionale) c'est moins net dans le titre, mais toute la première partie n'a rien à voir avec la suite, l'étude humaine.

Cette suprématie a marqué dès le début l'épreuve de cartographie à l'agrégation de géographie (1943), et donc les études de géographie (les géographes avaient l'impression que enfin ils avaient donné à leur discipline une identité et une indépendance qui lui avait été souvent contestée) Le commentaire se faisait suivant le même plan que les thèses régionales, le fameux plan-tiroir qui ouvre tour à tour chaque caractéristique, toujours dans le même ordre : relief, climat, végétation, peuplement, activités agricoles, industrielles, éventuellement touristiques, les villes. Du coup cette importance de la géomorphologie a rebuté un certain nombre d'étudiants historiens qui étaient attirés par l'aspect contemporain et économique et social de la géographie humaine…

L'engouement pour la géomorphologie a marqué une rupture par rapport aux orientations initiales de Vidal  de la Blache (c'est-à-dire unité de la discipline), rupture qui a été constamment niée (notamment car chacun pouvait conserver des compétences dans tous les domaines, étant donné le faible nombre de géographes et de travaux).  Tous ont défendu l'unité de la géographie.

Un déterminisme édulcoré en "possibilisme"

La priorité donnée à l'influence de la nature

Cette prépondérance donnée à l'étude des conditions naturelles semblait montrer la forte influence de l'environnement naturel sur la vie des sociétés, ce qui donnait une forte impression de déterminisme.

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DETERMINISME

Situation dans laquelle un phénomène dépend complètement de processus et d'une situation antérieurs ou extérieurs, si bien que, connaissant les causes, on peut déduire les effets. C'est un mot apparu en allemand vers 1830 qui a eu des vertus positives dans le développement des sciences car il s'opposait au fatalisme, à l'idée de volontés supérieures ou de puissances occultes.

Doctrine qui accorde à un ordre de faits le rôle prépondérant ou exclusif dans l'enchaînement des causes. La géographie a été longtemps déterminée par le déterminisme naturel, mais aussi historique, puis économique, politique, culturel. Alors que ce qu'étudie la géographie relève de systèmes et de causalités circulaires dans lesquelles des éléments peuvent avoir plus de poids, plus de contraintes, mais c'est tout, il n'y a pas de conséquences inéluctables et nécessaires, compte tenu de la complexité des systèmes et des interactions, ainsi que de la marge de liberté et d'erreur introduite par l'action humaine et la décision des acteurs.

Le déterminisme naturel : qui tient que les activités humaines sont déterminées par le milieu physique. On trouve des propos chez Montaigne, Montesquieu ("Causes qui peuvent affecter les esprits", où il parle de l'influence des terroirs mais aussi des "causes morales qui forment plus le caractère d'une nation que les causes physiques").

Au 19è, on a beaucoup parlé de déterminisme, suite aux discussions sur le darwinisme et la sélection naturelle (qui suppose l'adaptation des vivants à leur milieu), la formation des nationalités et l'expansion coloniale : l'idéologie du progrès et de la libération de l'humanité conduisait à mesurer la distance prise par les sociétés à l'égard de la nature ; voir Michelet, Marx, Reclus.
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Par exemple, dans Principes de géographie humaine, 1922, (posthume), Vidal cherche dans la lithologie les raisons de l'habitat groupé ou de l'habitat dispersé pour établir une loi "scientifique", c'est-à-dire obéissant à une causalité naturelle. Pour lui, l'explication des variations de densité de population est toujours d'ordre naturel. Ce qu'il appelle les "conditions géographiques" sont les conditions naturelles, qui sont posées comme un déterminant des formes de l'occupation humaine, même si ces formes peuvent varier. (autre exemple : la polyculture des campagnes toulousaines) (...)

Par la suite, les influences naturelles ont été moins implacables. Mais l'étude des conditions naturelles se faisait toujours en premier. Ne serait-ce qu'en lui donnant la priorité au début, c'était être tenté d'en privilégier les conséquences sur la vie humaine, au détriment peut-être d'autres facteurs liés à l'organisation et au fonctionnement des sociétés. (d'où dans les manuels scolaires, la présentation du milieu ne se fait plus au début, mais souvent c'est plaqué au milieu sans beaucoup de sens non plus). (attention la géographie scolaire n'est pas le résumé simplifié de la géographie universitaire) (cf. Hugonie)

L'étude des données naturelles était réalisée au début des thèses : soit pour elle-même, de façon déconnectée du reste (notamment les études géomorphologiques). Soit l'étude des données naturelles préparait l'étude des aménagements des espaces par les hommes (notamment les aspects bioclimatiques). Du coup, l'étude des conditions naturelles était déjà orientée vers la recherche d'explications concernant les phénomènes qui seraient exposés ultérieurement.

Mais la prédominance de la géographie physique était une règle qu'on ne transgressait pas, ni dans la forme (l'ordre de présentation des faits) ni dans le fond (la recherche des "influences" naturelles). Tous ceux qui ont pris quelques libertés en accordant une place marginale à la géographie physique se sont fait accuser de faire un travail de sociologues, d'économistes voire de philosophes. On peut signaler la thèse de Blanchard sur Grenoble –il en a publié deux, la deuxième rendant sa place aux influences humaines-, Faucher, Deffontaines).

Par exemple de l'étude de Roger Dion sur l'Histoire de la vigne et du vin en France des origines au 19è s (1953) : il s'attache à montrer le caractère culturel de la localisation des vignobles, qui doit plus à l'histoire qu'à la différenciation pédologique des terroirs (rôle du commerce, de la demande urbaine)

Du coup, il y a eu quelques acrobaties intellectuelles qui n'ont pas servi la cause de la géographie : dans la fameuse thèse de Pierre Gourou (les Paysans du delta tonkinois), il insiste au tout début sur l'importance des faits humains, mais il commence par la géographie physique, et même pas sur les questions hydrologiques, mais la présentation du relief.

Idem avec Albert Demangeon qui a étudié Paris (relevant d'une géographie urbaine balbutiante qui déconcertait les géographes de l'époque plus à l'aise dans les études rurales) : il insiste bien sur les influences naturelles (il faut bien étudier les traits du paysage naturel parce qu'ils "ont imposé des directions à l'évolution de la ville, et parce que la vie urbaine est impuissante à s'en affranchir complètement").

Mais un refus du déterminisme

Mais ils refusent d'admettre a priori une sorte de fatalité des conditions naturelles pesant sur l'organisation des sociétés humaines, pour deux raisons :

- d'abord car ils mettent l'accent sur la complexité des phénomènes

- surtout, pour les géographes de l'époque, les conditions naturelles ne sont pas "déterminantes" et laissent place à la liberté des hommes et à leur capacité d'adaptation, "tout ce qui touche à l'homme est frappé de contingence" (Vidal). Cette position anti-déterministe était en parfait accord avec leur foi humaniste et leur attachement au progrès : ils pensent que les hommes ont une certaine liberté d'aménager, surtout si leur civilisation a "atteint" un certain degré de technologie qui permet de s'affranchir des contraintes naturelles.

D'où une position contradictoire et ambiguë. Si on résume, la démarche classique portait en elle des germes d'interprétations étroitement déterministes, contre lesquelles l'Ecole géographique française souhaitait précisément lutter…

Ce déterminisme édulcoré, relatif, a été nommé possibilisme par Lucien Febvre (pas une expression de Vidal, mais il l'aurait certainement accepté) : la nature propose, l'homme dispose. L'étude géographique est un "complexe dans lequel interviennent le relief, le climat, le sol, la végétation, qui suggère des possibilités que l'homme utilise."

Cette contradiction ne pouvait se résoudre que dans cette idée d'une géographie science carrefour, de synthèse (ni naturelle ni humaine, ou plutôt les deux à la fois).

Des "zones interdites" à la géographie humaine?

La tentation était grande de partir en quête de ces facteurs que l'on devinait plus essentiels, d'aborder ces "zones interdites" (citation de Demangeon) sur lesquelles veillaient jalousement les autres sciences de l'homme, histoire, sociologie, économie, psychologie / et aussi qu'empêchaient d'étudier les géographes installés (à l'université).

Quelle a été cette querelle entre Vidaliens et Durkheimiens, qui a restreint pour longtemps les relations entre les deux disciplines?

Lorsque la sociologie est en train de se mettre en place, au début du 20è siècle, les sociologues s'attachent aux groupes humains et à leur organisation, mais ne prennent pas en compte la variabilité des traits de ces groupes en fonctions des lieux. Ils sont seulement sensibles aux différences de sociabilité que l'on peut observer entre régions rurales et zones urbaines (thème présent chez Marx et Engels dès 1846, puis chez Weber 1921). Durkheim découvre en 1893 la pertinence des faits de distribution dans sa thèse La division du travail social : la densité est l'un des facteurs qui influent sur l'organisation de la vie sociale. Mais le fossé entre sociologie et géographie ne va pas être comblé, au contraire, à cause des critiques émises par les sociologues, qui reprochent aux géographes de faire la part trop belle aux influences de l'environnement, de ne pas assez tenir compte des hiérarchies sociales, de la culture. Pour les géographes, les sociologues n'attachent pas assez de prix à l'environnement et aux fondements matériels de la vie collective. (Claval, Encyclopédie, page 59)

Vidal sentait bien combien cette tentation d'aborder des "zones interdites" pouvait ruiner l'identité de la géographie naissante, et apporter des arguments aux sociologues durkheimiens qui contestaient la pertinence de l'étude géographique, de cette position de carrefour.

Pendant ce temps, la géographie humaine piétinait dans la mise en place de la géographie générale des rapports entre les hommes et leur environnement dont avaient rêvé ses fondateurs.

1910- 1950 : la géographie humaine renonce à chercher des lois générales

Quelques figures à savoir situer.

Jean Brunhes

La première grande tentative de synthèse en géographie humaine a donc été La Géographie humaine, de 1910 de Jean Brunhes. Le sous-titre indique les limites du projet : ce n'est pas un traité, comme le livre paru l'année d'avant par de Martonne, mais un Essai de classification positive

POSITIF = objectif grâce à la rationalité de la science (selon Auguste Comte) (positivisme = scientisme) (en fait c'est plus compliqué que ça)

(Auguste Comte, philosophe français, 1798-1857. Formé par polytechnique et Saint-Simon. Cours de philosophie positive publiés de 1830 à 1842. Il y affirme que l'humanité passe par trois stades d'évolution intellectuelle et sociale : stade théologique et militaire (explication surnaturelle des phénomènes), puis métaphysique et légiste pour atteindre enfin le stade positif et industriel : renonçant à atteindre les causes profondes et l'essence des choses, les hommes se contentent de découvrir  les lois effectives qui régissent les faits par l'observation et le raisonnement. Il classe les sciences par ordre de généralité décroissante et de complexité croissante : mathématiques, astronomie, physique, chimie, physiologie, sociologie (mot qu'il a inventé))

Le livre de Brunhes est fondé sur quelques grands principes et sur une documentation importante (enrichie au fil des rééditions, grâce aux Archives de la planète, organisée et financée par le banquier-mécène Albert Kahn, dont Brunhes était le conseiller scientifique)

(Il a envoyé des jeunes reporter-géographes-photographes autour de la planète pour photographier le monde ; aujourd'hui ces images sont accessibles à Boulogne-Billancourt dans la maison d'Albert Kahn (connue notamment pour son jardin typique des différents types de jardins dans le monde), c'est lui aussi qui a financé la chaire de géographie humaine de Brunhes a occupée au collège de France. Brunhes s'est servi de ces images et de ces reportages pour prendre des exemples et faire des comparaisons (méthode comparative qu'il avait déjà utilisée dans sa thèse, qui n'était pas une étude régionale, mais L'irrigation dans la péninsule ibérique et en Afrique du nord, 1902). Curieusement, cette façon d'aborder la géographie en privilégiant une entrée thématique n'a pas fait école. Pourtant, c'était astucieux, permettant de démêler le rôle des contraintes naturelles et la part des hommes. Brunhes a eu beaucoup d'intuitions précurseuses.

Pour Brunhes, la géographie doit étudier l'homme concret, saisi à travers les faits matériels qui témoignent de son action à la surface de la terre.

"L'homme n'est pas un être abstrait, indépendant et isolé : nous ne sommes pas des automates fatalement dirigés, mais nous ne sommes pas non plus des autonomes capricieusement arbitraires" (…) L'air et la terre ne sont pas seulement des cadres, mais ils déterminent les conditions physiques de son existence (…)

(…) Cette géographie humaine… est destinée à réformer et à rénover par cette préoccupation constante de la localisation et de l'explication géographique des faits, toutes les théories historiques, juridiques, sociales, qui ont commis l'erreur de "spéculer sur je ne sais quel homme abstrait toujours le même".

L'observation méthodique de la propriété des eaux (dans sa thèse sur les zones arides que sont la Péninsule arabique et l'Afrique du nord) fait "évanouir toutes les théories a priori et absolues, celles qui posent en dogme la propriété individuelle, comme seule forme acceptable par la raison humaine, et celles qui tendent à faire concevoir la propriété collective étatiste comme devant s'appliquer à tous les pays de la terre". Il a eu de l'intuition, quand on relit ça un siècle après, alors que tant de modèles de sociétés et de développement, imposés au mépris des réalités socio-spatiales locales, ont connu d'échecs.

Quelle distinction avec les autres sciences de l'homme? Les géographes ne les utilisent que dans la mesure où "ils se relient à des phénomènes de surface positifs (on dirait objectif aujourd'hui)", c'est-à-dire que les faits sont des "œuvres humaines matérielles" imprimant une marque visible dans le paysage. (donc en démographie la répartition, mais aussi tout le reste, qui finit par avoir une influence sur le paysage…)

"A une rhétorique vide, qu'on veuille bien substituer l'observation minutieuse et l'analyse… C'est par les "faits essentiels" que se traduisent dans l'ordre géographique jusqu'à ces facteurs impondérables et immatériels qui font la vie des sociétés, qui font les mœurs, l'histoire, l'art, la civilisation…" (Brunhes)

Brunhes propose une classification de ces "faits essentiels" en fonction des besoins de l'homme : se nourrir, se loger, se vêtir, + les besoins de nature psychologique, religieuse, sociale, culturelle, qui posent de délicats problèmes d'interprétation et de classification. Brunhes a beaucoup réfléchi sur les rapports de la géographie humaine avec les autres sciences humaines (ethno, socio, économique, histoire, politique).

Il y a deux grands principes chez Brunhes dans la manière d'analyser les faits de géographie humaine : celui d'activité et celui de connexité. Cette géographie n'est "plus une énumération, elle est un système", car elle se préoccupe des rapports entre les faits, de leurs connexions, qu'elle saisit dans leur évolution, dans leur dynamique. La géographie humaine a ainsi pour "fin d'observer, de classer, d'expliquer les effets directs des forces agissantes, et les effets complexes de ces forces associées".

Autre anticipation. Le poids des conditions naturelles semblait aller en s'affaiblissant au fur et à mesure que se perfectionnaient les techniques modernes. Quel type de rapports pouvait-on leur découvrir avec les lieux puisque ces formes modernes (immeubles, autoroutes, hypermarchés) semblaient précisément transposables partout? La réponse de Brunhes ne manquait pas de clairvoyance et indiquait des pistes qu'explorent certains courants actuels de la géographie : quand d'anciennes contraintes naturelles semblent vaincues, d'autres se révèlent tout aussi "tyranniques" : l'espace, la distance (l'obstacle à vaincre qui se mesure en temps, qui est l'autre étalon de la richesse dans notre civilisation fondée sur la circulation), la différence de niveau (c'est le jeu laissé à la pesanteur = équilibre) = "faits géographiques fondamentaux, dont le pouvoir de dispensation d'avantages ou de désavantages s'exerce d'autant plus impérieux".

Son œuvre a connu une très large audience, puis est tombée dans l'indifférence après la 2 GM. Les géographes n'en ont pas perçu toute la richesse et les historiens des Annales ont été influencés par les réticences de Lucien Febvre, qui sont difficiles à interpréter. Peut-être (interprétation de Marconis) parce que la géographie humaine de Brunhes pouvait porter de l'ombre à ses projets de nouvelle histoire, (parce qu'il donnait une place centrale aux hommes et aux sociétés), tandis que Vidal était moins "dangereux" puisqu'il faisait une "science des lieux et non des hommes". Du coup Vidal a été soutenu chaudement par Febvre, qui a été soucieux de le faire reconnaître comme seul père fondateur de l'Ecole géographique française.

A partir des années 30, des thèses s'orientent plus vers le social : Sion en 1908, Deffontaines sur Les hommes et leurs travaux dans les pays de la moyenne-Garonne, Gourou sur les paysans du delta tonkinois, Le Lannou sur les pâtres et paysans de Sardaigne, Monbeig sur les pionniers et les planteurs de Sao Paulo.

Cette géographie plus humaine se devait d'affirmer plus rigoureusement son identité, son objet, ses méthodes. C'est avec l'histoire que le débat a commencé.

La géographie humaine s'efface devant l'histoire des Annales

Dans la première moitié du 20è siècle, la géographie a exercé une séduction auprès du grand public qui a failli ravir à l'histoire une partie de sa notoriété (l'histoire était cantonnée dans le domaine politique) (Julien Gracq, le Rivage des Syrtes, qui a fait des études de géographie, célèbre la géographie comme une "discipline presque neuve qui ne comptait encore que des généralistes" … parle du sentiment "de tenir entièrement sous le regard un ensemble d'une complexité vivante").

La géographie humaine s'ancrait dans l'économique et le social à la suite de Brunhes et Deffontaines qui plaidaient pour une géographie du travail (années 1926). (influence peut-être de l'origine modeste des géographes qui les incitaient à accorder davantage d'attention aux travailleurs (notamment travail manuel) en particulier et aux conditions sociales en général).

Pour échapper au déterminisme naturel, les géographes faisaient appel au passé, aidés en cela par leur formation d'historiens. Une bonne manière de contrer le déterminisme était de montrer comment les hommes avaient procédé à des aménagements très différents de leur environnement en un même lieu. Ainsi, les géographes se faisaient historiens du territoire qu'ils étudiaient sur la longue durée et en privilégiant les aspects économiques et sociaux… (certaines thèses avaient carrément un plan chronologique, tout en "s'excusant" parfois).

Les géographes ont apporté surtout un regard novateur dans leurs grandes thèses rurales : déjà chez Demangeon, Blanchard, Sion, puis des années 1920-30 (Sion, Deffontaines, Gourou) à 1967 (Derruau, Lebeau, Brunet, Frémont). Longtemps rivales, les deux disciplines s'enrichissaient mutuellement, d'où l'idée de créer une revue commune sur cette question : Etudes rurales, en 1961, créée par un géographe "vieux maître de la géographie vidalienne" (Daniel Faucher) et Georges Duby, historien artisan d'une histoire renouvelée.

Dans les années 1920, de plus en plus d'historiens les ont suivi dans cette voie, entraînés par Marc Bloch et Lucien Febvre, ce qui a conduit à l'affirmation d'une nouvelle manière de faire de l'histoire avec l'Ecole des Annales fondée en 1929 avec la création de la revue des Annales d'histoire économique et sociale, qui voulait sortir de l'événementiel et politique pour explorer l'économique et le social dans la longue durée.

Dans leur contestation vigoureuse de l'histoire qui se pratiquait alors en Sorbonne, ils se sont prévalu d'ailleurs d'une caution géographique universitaire en la personne d'Albert Demangeon, inscrit dans la tradition vidalienne.

Demangeon avait une très large ouverture d'esprit (le Déclin de l'Europe, 1920, l'Empire britannique, géographie humaine de la France dans les derniers volumes de la GU, participation active aux Annales) il a effectué un travail considérable pour élargir le champ des curiosités géographiques, notamment dans le domaine économique. Mais il était trop effacé pour s'imposer comme un chef d'école contre notamment de Martonne.

Mais Bloch et Febvre savaient bien qu'allait se poser la question des domaines respectifs de l'histoire ainsi élargie et de la géographie humaine. Donc il fallait inciter les géographes à recentrer leur démarche sur les rapports homme-nature, en les rapprochant des sciences de la Terre, ce que s'est beaucoup employé à faire Lucien Febvre dans ses articles (qui a joué grand rôle dans la consécration de Vidal en lui apportant la caution des historiens et en légitimant son déterminisme par son expression possibilisme) "Quel rapport entretiennent les sociétés humaines d'aujourd'hui avec le milieu géographique présent? Tel est le problème fondamental et le seul que se pose la géographie humaine"…

La géographie humaine s'est effacée complètement devant l'essor rapide de la nouvelle histoire de l'Ecole des Annales, à cause du prestige de la géomorphologie, de l'effacement de Demangeon, et surtout à l'essoufflement de la géographie humaine, que l'on attribue à son refus de s'aventurer sur le terrain de la théorie.

Le Lannou propose une science des réalités régionales

Les géographes cherchent l'exhaustivité du terrain

Les géographes français de l'entre-deux-guerres ont manifesté un grand intérêt pour les questions économiques et sociales concrètes, mais leurs analyses débouchaient sur des typologies (au mieux), pas sur de véritables généralisations. La priorité était donné à la collecte empirique du plus grand nombre de données, sans que cette quête soit orientée par une problématique et fondée sur quelques hypothèses clairement formulées, sans essayer de tester des explications avancées par d'autres chercheurs travaillant sur des contrées différentes. Les géographes s'efforçaient d'appréhender le réel dans sa totalité, s'inspirant de la spécificité du territoire.

Ils pensaient que leur souci d'exhaustivité constituait une garantie d'objectivité. Donc ils cherchaient toutes les informations disponibles sur un territoire, faisant appel à toutes les sciences (naturelles et sociales), se considérant une discipline de synthèse, une "science carrefour".

Les géographes suivaient attentivement les progrès des autres sciences sociales (sociologie, ethnologie, démographie, sciences politiques, économie spatiale), à qui ils empruntaient de nombreux faits, mais ils refusaient d'en suivre les analyses théoriques.

Ils étaient valorisés par leur côté "hommes de terrain" préférant l'observation directe aux spéculations intellectuelles et à l'abstraction ("le goût du réel mordant sur l'abstrait", Febvre). Ils ont préféré accumuler "le trésor d'une familiarité intelligente avec les sols et avec les ciels, les paysages et les gestes, les constructions humaines (…)", Le Lannou.

D'après les géographes, la complexité et la liberté de l'homme empêchent d'arriver à des lois

Les connaissances concernant la surface de la terre s'étaient beaucoup accrues. Mais pourquoi n'arrivait-on pas à établir un ensemble de "lois" générales régissant ces combinaisons, pourquoi une géographie humaine générale est-elle impossible?

- c'était tellement complexe qu'on n'arrivait qu'à des inventaires raisonnés

- C'est aussi que cette ambition se heurte à la conception sous-jacente des travaux de l'Ecole française de géographie. Les géographes français de l'entre-deux-guerres n'ont jamais admis que les sociétés humaines pourraient être régies par des lois. Ils refusaient le déterminisme naturel, mais tout autant tout déterminisme de type économique, ethnologique ou social. Certes ils admettaient qu'il y avait des contraintes, mais ces contraintes se combinaient de façon aléatoire, donnant à chaque civilisation sa spécificité, sans obéir à une quelconque nécessité.

Cholley, en 1942 (Guide de l'étudiant en géographie) : "La géographie humaine doit s'efforcer en principe de rechercher les conditions réglant le jeu des facteurs qui entrent dans ces différentes combinaisons. Mais c'est là une entreprise hérissée de difficultés ; à tel point même que l'on est en droit de se demander si elle est possible. D'abord le nombre des combinaisons, groupements humains et régions humaines, est pour ainsi dire infini, tant est varié le nombre des facteurs… Ensuite, ces combinaisons sont essentiellement changeantes ou mouvantes" (…).

Le Lannou en 1949 : "L'intervention de l'homme apporte trop d'éléments obscurs, permet le choix entre trop de virtualités, introduit trop de caprices et de contingences, laisse la possibilité de trop de décalages pour que nous puissions poser des étiquettes et marquer des teintes sur des cartes. Les progrès même des diverses sciences sociales renforcent le sentiment de cet enchevêtrement et de cette complication, et rendent vain l'espoir de les réduire à des systèmes et à des lois. C'est là que le bât nous blesse : nous nous sommes chargés d'une mission infernale, qui est d'établir les rapports entre les groupes humains et leurs environnements, baptisés milieux. Or, s'il y a milieu géographique, comme il y a par définition de l'eau autour de tous les poissons, il n'y a pas des milieux géographiques, parce que l'homme, qui devrait en être l'agent fondamental, a plus de liberté et de mobilité que les poissons."

Il ajoute que les conclusions les plus utiles sont… "les conclusions négatives, ou des propositions altérées par d'innombrables exceptions, ou des constatations précaires faites sous le signe permanent du relatif". (in La géographie humaine, 1949, p. 234-235, qui a provoqué beaucoup d'émois).

A défaut d'une géographie humaine générale impossible, il propose de faire de la géographie une science des réalités régionales. Dans ce cadre là, la géographie pouvait prendre la forme d'une typologie s'efforçant d'intégrer toutes les situations décrites et analysées localement, à partir de quelques critères élémentaires (et du coup on ne s'illusionne pas).

Donc deux points de vue diamétralement opposés se sont exprimés à propos des études régionales. Pour les uns, elles ne sont qu'une étape sur la voie d'une géographie générale qui permettra de dégager des lois ou du moins quelques règles /

Pour les autres, la géographie régionale est l'aboutissement de la démarche géographique = c'est l'approche des programmes scolaires depuis le début du siècle où la géographie générale précède les études régionales en lui fournissant les informations essentielles qui se combineront ensuite dans chacune des régions étudiées. En 6è et en seconde (et même en cycle II…), cette géographie générale procède par emprunts aux différentes sciences naturelles et sociales (géomorphologie, climatologie, botanique, démographie, économie), en les complétant avec le souci de la répartition. Comme le dit Pierre George (Sociologie et géographie), c'est "l'étude de l'ajustement sur le plan horizontal des données que les autres sciences humaines examinent sur des plans verticaux". 

1945-1960, la géographie reste une "science de synthèse"

Au lendemain de la 2GM, les successeurs de la génération vidalienne mettent l'accent sur la nécessité de sauvegarder l'unité de la géographie car elle est science de synthèse, ce qui peut paraître comme une ambition démesurée. (Cholley, Tricart, Le Lannou, Blanchard, Meynier, George, Dresch, Beaujeu-Garnier, Pinchemel).

Beaujeu-Garnier : "la géographie est l'observation de faits concrets inscrits à la surface de la terre. … Il est le spécialiste de l'ensemble, du complexe. La géographie est la recherche des rapports entre des phénomènes de nature différente, le cadre naturel et les sociétés établies … La géographie est l'étude de leurs interrelations, de leur combinaison  associant [phénomènes physiques et humains]. Elle se trouve être une discipline carrefour" (page 21).

Le Lannou émet une idée subversive et riche de perspectives, qui lui a valu quelques inimitiés. Dans sa Géographie humaine, 1949, il subordonne la géographie physique à la géographie humaine, toute recherche physique faite pour elle-même sans rapport direct avec l'organisation de l'espace par les hommes est non géographique. Mais c'était remettre en question la géographie comme science de synthèse et carrefour.

Max Sorre et la notion de genre de vie

Certains géographes ont essayé de relancer sur des bases nouvelles la réflexion engagée 50 ans plus tôt sur les rapports entre les hommes et leur environnement (raison d'être de la géographie, ce que personne ne contestait).

Demangeon n'a jamais abandonné le projet d'une grande synthèse de géographie humaine générale. Il a été très engagé dans l'aventure des Annales d'histoire économique et sociale, ce qui montre son souci de chercher dans ses échanges avec les autres sciences sociales, des réponses qui pourraient donner un nouvel élan.

Il précise deux notions en 1942 : pour lui, le "milieu géographique" est plus large que milieu physique, car l'expression embrasse non seulement les influences naturelles mais aussi l'influence de l'homme lui-même.

Il lève les ambiguïtés concernant le terme "l'homme" ou "les hommes". "Renonçons à considérer les hommes en tant qu'individus. Par l'étude de l'individu, l'anthropologie et la médecine peuvent aboutir à des résultats scientifiques ; la géographie humaine, non. Ce qu'elle étudie, ce sont les hommes en tant que collectivités et groupement (…) et sociétés", puisque les hommes n'ont jamais vécu de façon isolée.

La notion de genre de vie suscite de nouvelles réflexions dans les années 1940-50.

(c'était pas nouveau, depuis Vidal 1911, Brunhes, de nombreuses monographies qui décrivaient les pratiques collectives qui agissaient sur le milieu, au point de négliger le rôle joué par tel ou tel individu, homme politique ou capitaine d'industrie, dans la mise en valeur et l'organisation de certaines contrées)

Max Sorre (1880-1962) dernier représentant d'une  géographie vidalienne, met l'accent sur l'action réciproque du milieu et de l'homme, le genre de vie permet de passer des propriétés du milieu aux activités des groupes humains.

en 1961 : "un ensemble collectif de pratiques transmises et consolidées par la tradition grâce auxquelles un groupe humain entretient son existence dans un milieu déterminé. Un ensemble de techniques adaptatives avec ce qu'elles comportent d'éléments spirituels. Il présente le maximum de stabilité dans les sociétés soumises à la tyrannie d'un milieu naturel très spécialisé (éleveurs nomades du désert, Eskimos). A mesure que les hommes s'affranchissent de la sujétion de la nature, le centre se déplace, la notion se charge d'éléments sociaux. On parlera du genre de vie des ouvriers mineurs, des agents de la circulation, etc.

En 1913 il avait soutenu une thèse qui montrait son intérêt pour une "géographie biologique" (une biogéographie) en étudiant la végétation des Pyrénées méditerranéennes. En 1943, il publie Les Fondements biologiques de la géographie humaine, Essai d'une écologie de l'homme, qui parle d'associations végétales, de besoins de l'organisme, de la géographie des régimes alimentaires, des complexes pathogènes et de la géographie médicale. Ce livre qui était novateur au sein d'une géographie physique dominée par la géomorphologie, ouvrait des pistes que les géographes français n'ont pas su explorer à temps (et du coup d'autres se sont octroyé le champ d'étude de l'écologie qui préoccupe beaucoup aujourd'hui).

Les techniques de la vie sociale de Max Sorre

Une fois ce livre écrit, il décide de l'intégrer dans une entreprise bien plus ambitieuse : Les fondements de la géographie humaine : il publie un second et troisième tome intitulé les Fondements techniques, 1948 et 1950.

Il aborde les techniques de la vie sociale : questions politiques, puis techniques nécessaire à la production d'énergie, transports, agriculture, industrie, sans souci des frontières disciplinaires fixées tacitement depuis le début du siècle : il parle de l'organisation des nations, de la colonisation, de l'économie capitaliste, des classes sociales…Il s'interroge sur les grands mécanismes par lesquelles ces questions interfèrent et sur leurs manifestations géographiques.  ("la grande poussée coloniale de la fin du 19è siècle est rattachée par un lien direct aux besoins et au désir d'expansion de l'industrie capitaliste").

Max Sorre allait dans le bon sens (souhaité par Braudel*), mais il fallait vaincre beaucoup de réticences institutionnelles (la tradition), méthodologiques, idéologiques.

* Braudel, 1951, La géographie face aux sciences humaines (il est en train de prendre le relais de Lucien Febvre au Collège de France et aux Annales), défend l'idée d'un grand regroupement des sciences sociales. L'attitude des géographes lui semble d'autant plus contestable que c'est les géographes qui avaient montré le chemin des Annales dans les années 1920, en empruntant sans scrupules aux autres disciplines. (Chacune des sciences humaines "est une porte ouverte sur l'ensemble du social … Ce que chaque "science "possède en propre ce sont ses points de vue et ses méthodes")

Les civilisations comme combinaison de techniques, de Pierre Gourou

Dans leurs activités, les hommes se trouvent confrontés avec des milieux géographiques divers = combinaisons complexes de données naturelles et d'héritages inscrits dans l'espace par les générations passées. Ces activités impliquent l'utilisation de "techniques" variées, que les géographes de l'époque classique ont soigneusement décrites (cultures, industries, déplacements), notamment dans les monographies régionales.

Les géographes classiques avaient une attitude possibiliste qui venait de leur connaissance du terrain en France : des groupements humains différents confrontés à des milieux naturels semblables n'avaient pas tous adopté des solutions techniques identiques.

A l'échelle de la planète on constatait l'extraordinaire diversité –et inégale efficacité- des solutions adoptées : on pouvait identifier différents types de "civilisations" caractérisées chacune par une combinaison des techniques permettant aux hommes de s'adapter à leur environnement, le mettre en valeur, l'aménager.

C'était l'objet de la première synthèse de géographie générale des pays tropicaux proposée en 1947 par Pierre Gourou (Les pays tropicaux). Il a fait une thèse 10 ans plus tôt sur les paysans du delta tonkinois. En élargissant à l'ensemble du monde tropical, il a été évidemment frappé par la très grande diversité de mise en valeur et des densités de population. Partant de ce constat né de la méthode comparative prônée par Vidal, il formule une problématique simple : "Les civilisations sont elles responsables de l'originalité de l'Asie tropicale?".

Il décrit les milieux naturels et souligne l'unité naturelle du monde tropical, sans jamais perdre de vue les conditions de la vie des hommes et leurs activités

mais donnant dans les premières éditions une impression de déterminisme naturel (climat peu salubre –hommes débilités par les maladies-, sols plus pauvres, conditions plus précaires, le système agricole n'épuise pas les sols mais ne peut supporter qu'une faible densité, une "civilisation arriérée", qui du coup "n'a pas pu créer une civilisation supérieure")

Et à cause de leur oubli du poids des contraintes naturelles, les interventions européennes sous ces latitudes se sont soldées par de graves échecs, "graves dommages à la nature et aux hommes (…) conséquences de la pénétration des Européens en pays chaud et pluvieux"

Comment interpréter l'originalité de l'Asie chaude et pluvieuse (fortes densités grâce aux travaux d'irrigation, la riziculture, la paix, les services publics assurés par des gouvernements stables). Gourou impute cette exception aux différents types de "civilisations". Mais qu'est-ce qu'il entend par civilisation? Il reprend une définition de Sorre : combinaison originale de "techniques", incluant les "techniques de la vie sociale". Mais la vie sociale peut-elle s'analyser uniquement d'une point de vue technique?

Il ne le précise qu'en 1967, à l'occasion d'une réédition : "Il s'agit de répondre à une question (…) : comment les faits humains de l'espace étudié se justifient-ils? Et surtout, par quel ensemble de techniques de production (techniques d'exploitation de la nature, techniques de subsistance, techniques de la matière) et d'encadrement (techniques des relations entres les hommes, techniques d'organisation de l'espace) (…). Cette somme de liaisons et de techniques, c'est la civilisation".

Mais ce n'est pas au géographe d'étudier ces techniques (organisation familiale, choix des autorités politiques). Lui doit en saisir "l'efficacité paysagiste" = puissance d'action sur les paysages.

Le refus de l'abstraction et des modèles théoriques

Gourou fait partie de cette génération qui a toujours refusé l'abstraction et les modèles théoriques

"L'explication des faits géographiques ne gagne rien à la tyrannie des modèles théoriques. Les secrets intimes des "individus" géographiques ne se dévoileront pas à travers les grilles d'un modèle (…). Se défier aussi de l'impérialisme économiste…"

Gourou dit avoir "peur du mot système" "le mot système comprend des nécessités idéologiques auxquelles je ne souscris pas." "Système représente une organisation raisonnable, raisonnée, voulue / les techniques d'encadrement ne sont voulues par personne, ils sont une tradition.

Il refuse aussi le mot structure ("le mot structure est dangereux car il a divers sens et par ailleurs, il y a toujours plusieurs structures qui jouent"), le mot méthode ("il y a beaucoup d'intellectuel")

Il aime le mot technique (même pour parler d'idées, de relations, de croyances religieuses dont il retient la façon d'encadrer), "pour en rester à un domaine platement concret", "aussi peu chargé que possible de visions abstraites" = une sorte de "pudeur de l'abstrait" (Sautter)

Ce refus de théoriser a conduit quelqu'un comme Bourdieu à placer toujours la géographie "au dernier rang" dans la hiérarchie des sciences sociales (in Homo Academicus, 1984). Il trouve que c'est une discipline où les praticiens s'expriment trop dans la langue du quotidien, manifestant une humilité "qui convient à leur position, en prenant le parti d'un style neutre, qui est l'équivalent dans l'ordre de l'expression de l'abdication empiriste à laquelle ils se résignent la plupart du temps".

Ce refus de la théorisation s'accompagne du refus de l'interprétation marxiste (que la nouvelle génération des années 60 va intégrer : Pierre George, Jean Dresch). Ils ont refusé de se placer sur le terrain des idéologies en général, des théories matérialistes, marxistes en particulier. Les contraintes politiques, économiques, familiales ou sociales sont présentées comme des faits et non comme l'expression de processus que l'on peut élucider en termes d'acteurs et d'enjeux. Ils ont une vision individualiste et antidéterministe de l'homme qui s'opposera après 1945 à la vision marxiste qui met l'accent sur les déterminations sociales (grands mécanismes qui président aux hiérarchies sociales et à la vie collective).

(cf. Demangeon commentant un livre du jeune Pierre George : "a t'il raison d'opposer aussi fortement le capitalisme et le prolétariat? Cette opposition est-elle inscrite dans la réalité des faits ou dans les axiomes d'une doctrine?", 1941)

Les géographes non marxistes ont attendu que la sociologie, l'ethnologie, l'économie spatiale leur fournissent des modèles théoriques pour analyser différemment les dynamiques territoriales, ces modèles empruntaient beaucoup aux travaux anglo-saxons et se sont diffusés en France fin années 1960, années 1970.  

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