"INTERNET  EST  UN  VILLAGE"

Entretien avec Serge Pouts-Lajus,
directeur de l ’OTE 
(Observatoire des Technologies pour l ’Éducation en Europe)

Mars 2001, source : Bloc-Notes de l'académie de Rennes
(mis en ligne car version PDF difficilement lisible)

LES JEUNES SONT FASCINÉS PAR LES ÉCRANS : TÉLÉVISION, CINÉMA, JEUX VIDÉOS, AUJOURD ’HUI INTERNET. COMMENT EXPLIQUER CE PHÉNOMÈNE ? L ’ÉDUCATION PEUT-ELLE EN TIRER PARTI ?

Les quatre types d’écran dont il est question ne sont pas les mêmes. Les deux premiers, celui de la télévision et du cinéma, mettent l’usager en position de récepteur, de spectateur, avec une posture physique de type “penché en arrière”. À l’inverse, l’écran du jeu vidéo et celui de l’ordinateur supposent un usager “penché en avant”, plus actif, poursuivant ses propres buts, dialoguant avec la machine. La télécommande de la télévision ne change rien de fondamental à cette opposition ; on a là deux postures physiques et deux états d’esprit bien distincts. Si l’on s’interroge sur le bénéfice que l’éducation peut tirer de ces médias, il est important de faire la différence.

Il me semble que les éducateurs ont mis beaucoup d’espoirs dans les premiers, puis dans les seconds, et que, parfois, ces espoirs ont été déçus. Mais toutes les espérances ne sont pas éteintes, loin de là ; en particulier pour les médias “penché en avant” dont on continue d’attendre beaucoup. À juste titre, me semble-t-il, parce qu’ils développent des comportements favorables aux situations d’apprentissages.

PRENONS DONC L’EXEMPLE D’INTERNET. QU’APPORTE-T-IL À L’ÉDUCATION ?

Au lycée La Pérouse d’Albi, lycée tout à fait tranquille, ordinaire, je suivais le travail d’une enseignante d’allemand, pas du tout férue d’informatique, une débutante qui prenait les choses de façon très spontanée. Elle avait demandé à ses élèves de préparer un voyage virtuel en Allemagne et d’aller consulter les sites Web des villes à travers lesquelles ils devaient passer. Elle leur avait dit : “Allez à Düsseldorf, à Berlin, réservez des nuits d’hôtel, faites-vous un programme pour la journée”. Quelque chose l’avait frappée : “Quand je leur donne à lire un texte du manuel, en allemand, ils se plaignent toujours que c’est trop difficile, qu’ils ne comprennent pas”. Mais face au site Web de la ville de Düsseldorf, évidemment en allemand, personne ne protestait. Ils consultaient le dictionnaire, s’interrogeaient les uns les autres, demandaient à leur prof de les aider sur des points particuliers. La ressource et son contenu étaient bien acceptés. Cet état d’esprit des élèves devenait une source de productivité pédagogique que l’enseignante pouvait immédiatement exploiter.

Un autre exemple. J’ai eu l’occasion d’observer les usages d’Internet dans des lieux d’accès public, en particulier dans une Cyberbase, à Saverne, près de Strasbourg. Un samedi après-midi, j’interrogeais les personnes présentes. Une élève de seconde visitait le site de la Présidence de la République : “en ce moment, me dit-elle, on étudie les institutions. Notre prof de sciences économiques et sociales nous a fait un cours sur la Présidence de la République. Je vais voir si ce qu’il nous a dit est juste”. Voilà qui pourrait paraître inquiétant… Les élèves auraient-ils perdu confiance en leurs enseignants ? Comme pour me rassurer, elle a ajouté : “J’ai vérifié, ça va…”. En poursuivant notre conversation, je me suis rendu compte que plutôt que de contrôler, elle confrontait des informations provenant de deux sources : son professeur et le site Web. Sans aller jusqu’à douter de son professeur, elle pensait, peut-être à juste titre, que le Web ne faisait pas partie de ses sources d’information. D’où l’intérêt de croiser. Et surtout, elle pensait, à justetitre également, que le site Web de la Présidence de la République est l’une des meilleures sources d’information qu’elle puisse trouver, meilleure que son manuel dans lequel le Président s’appelle peut-être Mitterrand, meilleure aussi qu’une visite sur place du Palais de l’Élysée où l’on vous promène dans les salons. 

Ces deux anecdotes nous renseignent sur ce qui me semble être l’un des enjeux principaux de l’usage d’Internet dans l’éducation : la réduction de ce qu’on appelle la transposition didactique, c’est-à-dire de l’écart qui existe entre les choses, les sources de savoir, telles qu’elles se présentent en dehors de l’école et la forme accommodée qu’on leur donne pour les enseigner. C’était déjà la grande revendication de Jean-Jacques Rousseau : les choses ! les choses plutôt que les signes ! Ce sont les élèves d’aujourd’hui, les descendants d’Émile, qui réclament un contact direct, authentique avec les choses, plutôt qu’avec des ressources préparées, “pédagogisées” si l’on peut dire. Leur revendication s’exprime de multiples façons : ils veulent des sorties, des activités de création, d’échanges, et aussi, l’usage d’Internet. Et parfois aussi, c’est vrai, ils réclament de ne plus être systématiquement mis en face d’un professeur qui leur présente des savoirs préparés pour eux.

Une enseignante de collège m’a récemment fait cette remarque saisissante : “Ce qui est terrible, c’est que les élèves n’ont l’air heureux que lorsqu’ils sont en dehors du cours. Dans le cours traditionnel, ils s’ennuient.” Je dois reconnaître que, jusqu’à aujourd’hui, je n’ai jamais vu d’élèves s’ennuyer devant un écran d’ordinateur.

INTERNET PRÉSENTE AUSSI DES DANGERS. ON Y TROUVE TOUT, LA VÉRITÉ ET SON CONTRAIRE, DES IMAGES ET DES INFORMATIONS SCANDA- LEUSES QUI N ’ONT RIEN À VOIR AVEC L’ÉDUCATION. COMMENT ÉVITER LES MAUVAISES RENCONTRES ET COMMENT LES ÉLÈVES PEUVENT-ILS TROUVER SUR INTERNET CE QUI LEUR EST UTILE ?

Le danger est bien réel. Mais il me semblequ’il l’est d’autant plus que l’on assimile le Web à une bibliothèque ou pire, à une encyclopédie. Cette analogie, pourtant très répandue, y compris chez les enseignants et les documentalistes, est mauvaise. Elle ne correspond pas à la réalité. Elle est surtout dangereuse parce qu’elle encourage les usages inadaptés. Le Web n’est pas une bibliothèque !

S’il fallait utiliser une analogie plus appropriée je proposerais celle de la rue. L’idée m’en est venue à la suite d’échanges avec les animateurs du Fourneau, une fabrique d’arts de la rue installée sur le port de Brest. À un moment de son histoire, fin 97, Le Fourneau s’est trouvé sans local et ses animateurs ont décidé de lui créer un domicile provisoire sur le Web. Ils ont pris une photo où l’on voit toute l’équipe et les amis rassemblés devant l’ancien bâtiment qui va être détruit ; au-dessus de leurs têtes, ils ont déroulé une banderole portant leur nouvelle adresse : www.lefourneau.com. Mais certains d’entre eux se demandaient s’ils étaient bien à leur place sur Internet. Quelqu’un a dit : “quand les artistes de la rue seront sur Internet, ils ne seront plus dans la rue…”. Mais d’autres pensaient le contraire. Ils avaient raison. Pourquoi ? Justement, parce que le Web est une rue ! Finalement, Le Fourneau a eu de nouveaux locaux sur le port de Brest, mais ils ont aussi gardé leur site Web qu’il faut absolument visiter parce qu’il est très riche et plein de vie.

CETTE RUE N ’EST-ELLE PAS TRÈS ENCOMBRÉE ET PLUTÔT MAL FAMÉE ?

Dans cette rue qu’est le Web, on trouve tout ce que ses habitants y mettent : les menteurs y mettent des mensonges ; les porno-graphes, de la pornographie ; le Fourneau, des arts de rue ; les profs de maths, des maths. Le Web n’est pas un espace virtuel ; c’est une part de notre monde réel, habité par les mêmes personnes et par les mêmes institutions que celles du monde réel, avec les mêmes lois et les mêmes interdits.

Dans une rue, lorsqu’on vous parle, vous vous préoccupez autant de ce qu’on vous dit que de celui qui vous le dit ; votre écoute n’est pas la même suivant que vous connaissez ou non votre interlocuteur. Par ailleurs, vous échangez plus volontiers avec des gens que vous connaissez ou qui vous ont été recommandés, ou bien avec des gens dont la fonction vous est familière ou que vous pouvez bien identifier : vous n’entrez pas dans un magasin de chaussures pour parler politique. Il y a des cafés pour cela… Le Web obéit aux mêmes règles simples. Il vaut toujours mieux l’aborder par les sources, par les auteurs, les individus, les groupes, les institutions. C’est précisément ce que font les élèves d’Albi et de Saverne dont j’ai parlé : non seulement ils savent ce qu’ils cherchent mais ils savent aussi où ils vont le trouver. Quelqu’un le leur a dit : leur professeur, un camarade, une revue. Aujourd’hui, c’est moi qui vous dis : allez voir le site du Fourneau. Vous pouvez me faire confiance.

Le second trait particulier du Web, c’est l’abondance. Le nombre de documents accessibles se mesure en milliard de pages et il augmente à un rythme tel que toute tentative de mesure paraît vaine. Mais là encore, c’est l’analogie encyclopédique qui nous trompe lorsque nous nous inquiétons de cette inflation incontrôlée. Seule, une partie de cet univers me concerne et je ne m’y rendrai que lorsque j’en aurai besoin. Mais pour y parvenir, il faut que je m’y prenne bien, que j’utilise des méthodes efficaces. 

PENSEZ-VOUS QUE LES ENSEIGNANTS UTILISENT BIEN LE WEB ?

Certains, mais pas tous. Il m’arrive de rencontrer des enseignants qui disent à leurs élèves : “allez sur le Web chercher ce qui existe sur tel thème”. Ils les invitent ensuite à choisir quelques mots-clés puis à lancer un moteur de recherche. Malheureusement, cette façon de faire est la moins efficace et la plus dangereuse qui soit. On tape Shoah, par exemple, et on tombe sur un document négationniste ; c’est terrible. Mais ce serait une erreur grave d’en déduire que le Web est un enfer dont il faudrait préserver les jeunes. L’illusion sur les moteurs de recherche que l’on prend à tort pour des index est une conséquence de l’analogie encyclopédique. En se l’enlevant de la tête, les choses vont devenir plus faciles et plus intéressantes. Un moteur de recherche peut servir à trouver l’adresse d’une institution ou d’un auteur, mais il permet rarement d’accéder directement à un document. Comme dans une rue, on circule beaucoup mieux sur le Web en passant par les sources qu’on connaît ou dont on a entendu parler par quelqu’un en qui on a confiance, que par les documents qui tombent du ciel. À ce jeu, les élèves sont les plus démunis parce qu’ils ne connaissent pas les institutions susceptibles de contribuer aux contenus du Web et qu’ils n’ont pas les moyens d’exercer l’esprit critique qu’exige ce mode de recherche.

Cela étant, je ne suis pas favorable aux logiciels qui filtrent les contenus ; ils ne résolvent pas le problème de fond et introduisent, comme toute censure, des difficultés supplémentaires, à mon avis inextricables.

De même, lorsqu’on limite le Web à quelques sites aspirés, on perd l’essentiel des bénéfices pédagogiques de ce que j’ai appelé la réduction de la transposition didactique. Par contre, à tous les niveaux d’enseignement, l’usage du Web par des élèves doit être impérativement accompagné par des adultes expérimentés, qu’ils soient enseignants, documenta-listes, ou aides-éducateurs.

Le Web est un univers avec ses règles. La plupart sont les mêmes que dans le reste du monde réel, mais il y a aussi quelques règles particulières, ne serait-ce que sur le plan technique. Les enseignants doivent les connaître et transmettre cette connaissance à leurs élèves. Cela suppose qu’ils y aient été ou qu’ils s’y soient formés ; et aussi qu’ils en aient la possibilité pratique, chez eux ou dans leur établissement. Les chiffres sur les taux d’équipement personnel des enseignants et des établissements montrent que ces conditions sont en voie d’être satisfaites dans une très grande majorité de cas. Les enseignants, les collectivités locales, les académies, le ministère, tous rament dans le même sens et cela se voit.

Je réalise en ce moment une série d’observations dans des collèges de la Vienne où je rencontre de jeunes enseignants à qui toutes ces choses sont familières. Mais tous les enseignants, jeunes et moins jeunes, quel que soit leur niveau d’expertise technique, expriment le besoin d’enrichir leur compétence pour ce qui concerne l’exploitation pédagogique des technologies. Ils souhaitent mieux connaître les différents types d’utilisations en classe comme par exemple, la projection de séquences multimédias, l’usage autonome par les élèves dans le cadre d’ateliers disciplinaires ou pluridisciplinaires comme les travaux croisés. Ils attendent aussi une aide pour effectuer leurs tâches de back-office qui représentent la moitié de leur charge de travail : préparation des cours, correction des devoirs, échanges avec des collègues, lecture, formation continue, accueil des élèves et des parents, réunions administratives.

LES RESSOURCES DU WEB NE SONT PAS TOUJOURS ADAPTÉES AUX ÉLÈVES. COMMENT LES ENSEIGNANTS PEUVENT-ILS TROUVER LES BONS SITES ? CELA NE RÉCLAME-TIL PAS UN TRAVAIL SUPPLÉMENTAIRE CONSIDÉRABLE QUI POURRA T EN DÉCOURAGER PLUS D ’UN ?

Ce qui fait problème avec le Web, c’est l’abondance de documents, leur renouvellement permanent, l’absence de contrôle et de validation, l’absence d’un catalogue exhaustif, raisonné et fiable des contenus. Mais il ne sert à rien de reprocher au Web d’être une mauvaise bibliothèque puisqu’il n’en est pas une ! C’est à ce point de notre interrogation qu’il faut introduire ce qui me semble être la seconde caractéristique principale du Web. J’ai expliqué précédemment que le Web est un lieu habité. Mais je n’ai encore rien dit de ce que l’on y fait. En fait, les personnes et les institutions qui habitent le Web, entretiennent un site et offrent des documents à ceux qui viennent les visiter, c’est-à-dire aux personnes qui connectent leur ordinateur au leur. Le Web est un lieu où l’on se fait des cadeaux ! C’est aussi simple que cela. La base des échanges, le moteur de cette incroyable effervescence, c’est le don, une activité humaine qui se pratique dans toutes les cultures et à toutes les époques et que les anthropologues connaissent bien. Mais, de mémoire d’anthropologue, on n’avait sans doute jamais vu le don se pratiquer à une telle échelle !

L’origine de cette étonnante caractéristique remonte aux créateurs d’Internet : des chercheurs, des scientifiques. Le partage est nécessaire aux chercheurs, à la fois parce qu’il permet à chacun d’exploiter les résultats trouvés par d’autres, mais aussi parce qu’il stimule la réflexion : sans mutualisation, il n’y a pas, aujourd’hui, de progrès scientifique possible. Chaque membre de la communauté scientifique est donc contraint de partager ses résultats, du moins ceux qui ne donnent pas directement lieu à dépôt de brevet, avec tout le groupe. Pour que cela fonctionne, il faut que chacun joue le jeu, respecte la règle, se comporte convenablement. L’expérience montre que, dans la communauté des chercheurs, les manquements à cette règle sont exceptionnels.

LA MUTUALISATION EST DONC LE TRAIT CULTUREL QUI A MARQUÉ NTERNET,DÈS SA NAISSANCE.QU ’EN EST-L AUJOURD ’HU ,MAIN- TENANT QUE L ’USAGE DU RÉSEAU S ’EST ÉTENDU B EN AU-DELÀ DU PREMIER CERCLE DES CHERCHEURS ?

Les communautés d ’enseignants pratiquent la mutualisation. Le Web est un lieu où l ’on se fait des cadeaux ! C’est cela qu ’il faut apprendre à l ’école. Aussi curieux que cela puisse paraître, l’esprit des pionniers, la culture de la mutualisation est restée très forte sur le Web. C’est même elle qui, à mon sens, explique le mieux le succès d’Internet. Plus Internet a du succès et plus cette caractéristique culturelle se renforce. Tout simplement, parce que c’est à cause d’elle que de plus en plus de gens utilisent Internet ! Ce jeu de la mutualisation est naturel et donc facile à jouer pour les individus et les institutions éducatives ou culturelles. 

Il l’est beaucoup moins pour les commerçants. Cela ne veut pas dire que le Web soit culturellement fermé aux projets commerciaux. Des vendeurs par correspondance comme la SNCF ou la Redoute ont étendu sans difficulté leur offre de services sur Internet. On peut aussi mentionner les initiatives qui, par nature, se situent en dehors de l’espace public : la pornographie, l’information financière confidentielle, etc. Il faut surtout citer les sites d’enchères comme e-Bay ou iBazar qui ont réussi à devenir, en quelque sorte, les marchés aux puces de la rue du Web, et à tirer profit de cette activité. Mais les initiatives marchandes qui se situent dans l’espace public tout en contredisant ou en restant aveugles à cette culture de mutualisation sont condamnées à échouer les unes après les autres. Le projet de Vivendi d’un grand portail éducatif commercial me semble, de ce point de vue, une initiative, disons, très risquée.

Revenons aux enseignants. Ils sont, juste après les chercheurs, ceux qui, sur le plan professionnel, ont le plus à gagner d’Internet, plus encore que leurs élèves. En effet, Internet leur permet de rompre leur solitude, de communiquer avec des pairs, dans la même discipline ou à un même niveau. Dans un collège ou dans un lycée, si vous enseignez les arts plastiques, vous n’avez aucun collègue de votre discipline. Si vous enseignez l’histoire-géographie, vous avez deux ou trois collègues, mais pas plus. Vous ne les avez pas choisis. Vous n’avez peut-être aucune espèce de sympathie et de relation professionnelle possible avec eux. C’est tout aussi vrai pour l’école primaire. Vous êtes seul dans votre classe ; vous êtes encore seul dans la salle des profs et seul face aux parents. Le métier d’enseignant est un métier difficile, solitaire.

Tant que les élèves sont gentils et ne bougent pas, tant que la pratique du métier évolue peu, la solitude est supportable ; elle l’est d’autant plus qu’elle présente de nombreux avantages. Mais nous sommes entrés dans une époque où les élèves ne sont plus dociles et où les conditions d’exercice du métier, pour toutes sortes de raisons internes et externes, sont appelées à changer, à évoluer. Pour prendre ce virage, une bonne solution est de développer le travail collaboratif au sein des équipes pédagogiques. C’est l’objectif des travaux croisés au collège, des TPE au lycée. Mais il s’agit là de mesures institutionnelles lourdes qui mettront du temps à se stabiliser et à produire leurs effets. Internet offre des solutions complémentaires, légères et individuelles. Il existe aujourd’hui, sur le réseau, de très nombreuses communautés d’enseignants qui se sont regroupés par discipline, par niveau d’enseignement, par affinités professionnelles diverses. Inutile de les appeler des communautés virtuelles, elles sont tout ce qu’il y a de plus réel. Je préfère les appeler, comme le suggère l’anthropologue Dan Sperber, des communautés délocalisées.

C’est au sein des communautés délocalisées d’enseignants que se fabriquent les réponses à la question : comment trouver les bons sites, sans y passer trop de temps ? Ces communautés fonctionnent en symbiose parfaite avec la culture de mutualisation qui est celle d’Internet : les enseignants mettent leurs découvertes, leurs cours et leurs idées à la disposition de tous. Lorsque l’un d’entre eux pose une question, il est bien rare qu’il ne reçoive plusieurs réponses.

POUVEZ-VOUS NOUS DONNER DES EXEMPLES DE CES COMMUNAUTÉS D’ENSEIGNANTS ?

À tout seigneur, tout honneur, on peut commencer par citer une communauté de professeurs d’histoire-géographie, les Clionautes, l’une des plus anciennes, créée en 1997 par François Jarraud et Daniel Letouzey, et qui est aujourd’hui l’une des plus importantes en nombre. Leurs outils de travail, ce sont, d’une part un site Web et d’autre part une liste de diffusion qui compte environ 1 400 abonnés au début de 2001. Pour avoir une idée de ce qui se passe dans une telle communauté, il suffit de se promener dans les archives publiques de la liste. Un exemple que j’ai relevé, entre mille autres, et qui illustre la nature très professionnelle des échanges et la solidarité des Clionautes. Le 7 décembre 2000, Christiane envoie dans la liste la demande suivante : “Pour une collègue institutrice je suis à la recherche du prix d'un esclave à Rome au premier siècle après JC”. Le lendemain, quatre réponses passent sur la liste avec des fourchettes de prix en sesterces et en deniers, ainsi que des références bibliographiques. Si cela vous intéresse aussi, rien ne vous empêche d’aller consulter ces réponses et de vous inscrire à la liste.

Une autre communauté importante est celle des professeurs de lettres animée par Jean-Eudes Gadenne (3) qui fonctionne suivant les mêmes principes que les Clionautes. Un exemple ; le 5 décembre 1999, Philippe posait, via la liste de diffusion, cette question : “Qui connaît les paroles de la comptine “Un grand cerf dans sa maison.” Besoin urgent pour une classe maternelle. Merci”. Cette innocente requête a donné lieu à des développements inattendus qui montrent que les enseignants de lettres savent être, à la fois, cultivés, solidaires et pleins d’humour.

Toutes les communautés d’enseignants n’ont pas l’ampleur des Clionautes ou de cdidoc et toutes ne sont pas disciplinaires. Un grand nombre de listes de diffusion consacrées à l’éducation fonctionnent sur une base locale. On en recense une vingtaine sur le site officiel de l’académie de Rennes et il doit en exister de nombreuses autres dans cette région comme dans toutes les autres, institutionnelles ou non, de toutes tailles et de tous domaines. Personne n’est aujourd’hui en mesure de se faire une idée précise de ces communautés, de leur nombre, du nombre d’enseignants qui y participent, de leur évolution et du contenu des échanges auxquels elles donnent lieu. 

Aujourd’hui, le dynamisme se situe plutôt du côté des communautés indépendantes de l’institution, animées par des enseignants enthousiastes qui ne comptent pas leur temps. La liberté de parole y est grande et cela explique leur succès. Mais cette liberté a un prix : reposant sur la bonne volonté d’une poignée d’individus, elles sont fragiles. Au contraire, les listes soutenues par l’institution, le plus souvent administrées par des IEN ou des IPR, partent avec des atouts et des inconvénients qui sont symétriques de ceux des listes indépendantes. Elles disposent de plus de moyens mais la liberté de parole n’y est pas la même. Dans une telle situation, il y a deux choix possibles ; laisser faire en attendant que le meilleur gagne ou bien rechercher des voies de complémentarité et de soutiens mutuels. Pour l’instant, c’est la première solution qui prévaut…

LES SÉRIES TÉLÉVISÉES, LES FILMS, LES JEUX VIDÉOS PEUPLENT L’IMAGINAIRE DES JEUNES. COMMENT L ’ÉCOLE, SYMBOLE DE L ’EFFORT RÉCOMPENSÉ, PEUT-ELLE LUTTER CONTRE LES STÉRÉOTYPES DIFFUSÉS PAR LES MÉDIAS : STARS MÉDIATIQUES, ARGENT FACILE …?

C’est vrai qu’il pourrait paraître paradoxal, ou même idiot, de vouloir lutter contre le loup en le faisant entrer dans la bergerie… Vous vous rappelez sans doute l’hiver dernier cette magnifique empoignade entre les partisans de l’école ouverte sur le monde et ceux de l’école sanctuaire. Pour sortir de ces débats abscons, je ne vois pas d’autre solution que de revenir au réel des situations. Pourquoi est-ce si utile de faire entrer Internet dans les écoles ? Je ne parle pas des bénéfices pédagogiques ; ils existent bel et bien, mais personne ne pourrait démontrer que les mêmes effets ne pourraient pas être obtenus par d’autres moyens. J’ai dit tout à l’heure que la mutualisation est la règle d’or d’Internet. C’est cela qu’il faut apprendre à l’école. La richesse du Web provient des documents qu’y apportent ses habitants. Le visiteur du Web qui profite des dons qui lui sont ainsi faits, contracte une dette symbolique, les anthropologues disent une dette positive, à l’égard de tous les habitants du Web. Il ne la remboursera qu’en devenant lui-même contributeur, en donnant. L’éthique du Web se tient dans cette règle simple : pour bien habiter le Web, il faut à la fois prendre et donner. En la respectant, on renforce le système.

Lorsque des élèves, des enseignants et des écoles créent des pages, ils ne succombent à aucun suivisme ; tout au contraire, ils se conforment à une règle morale essentielle. Et j’ai bien dit créer ; vous ne pouvez donner en effet que ce que vous possédez, en l’occurrence les documents qui vous appartiennent parce que vous les avez créés, qu’il s’agisse de texte, d’image ou de musique. Si vous souhaitez offrir sur le Web, une chose qui ne vous appartient pas, vous devez demander l’autorisation à celui qui l’a créée ou qui en est le propriétaire. Je ne connais pas de meilleure façon, pour des enfants, même très jeunes, d’apprendre ce qu’est le droit d’auteur que de rédiger une lettre à un photographe, un dessinateur ou un poète pour lui demander l’autorisation d’utiliser l’une de ses oeuvres pour le site Web de l’école. Lorsque l’auteur donne son autorisation, et s’il le fait, comme c’est souvent le cas, sans demander de contrepartie financière, les enfants comprennent, qu’avant d’être une affaire de gros sous, le droit de propriété est d’abord une affaire de morale. Un autre exemple.

On parle de plus en plus de Napster et de Gnutella, ces nouveaux services de l’Internet qui inquiètent beaucoup l’industrie musicale parce qu’ils permettent aux usagers du réseau de s’échanger des morceaux de musique piratés sans courir aucun risque. Ces usagers jouent bien le jeu de la mutualisation, mais ils le jouent en s’offrant des objets qui ne sont pas à eux. En mutualisant des objets volés, ils contreviennent à l’éthique du Web. Coincées entre une solution gratuite illégale que la justice poursuivra et une solution payante légale qui compromettra leur succès, de telles applications du réseau sont, en définitive, condamnées à la marginalité. Ma conclusion peut paraître inattendue. Je crois qu’Internet est le meilleur outil dont les pédagogues disposent aujourd’hui pour enseigner ce qu’on appelait jadis la morale et que l’on nomme aujourd’hui éthique ou citoyenneté.

SERGE POUTS-LAJUS

Serge Pouts-Lajus été professeur de mathématiques pendant une dizaine d’années. En 1982,il se passionne pour la micro-informatique et écrit des logiciels éducatifs. En 1985, il quitte l ’enseignement et entre chez Nathan pour y créer un département d ’édition de logiciels scolaires. En 1989, l ’euphorie d ’Informatique pour Tous étant retombée, Nathan se détourne de ce secteur d ’activité, il créé avec Éric Barchechath, l ’Observatoire des Technologies pour l ’Éducation en Europe (OTE),une association indépendante qui finance son activité en réalisant des études et en participant à des programmes européens. Depuis 1997, Serge Pouts-Lajuts réalise des observations de terrain et des analyses d ’usages pour le minis- tère de l ’Éducation nationale et le ministère de la Culture. Actuellement,il observe et analyse les usages des TICE dans six collèges de la Vienne, trois écoles de Besançon et dans plusieurs institutions culturelles labellisées ECM (Espace Culture Multimédia) par le ministère de la Culture.

Bibliographie

• L ’école à l ’heure d ’Internet –Les enjeux du multimédia dans l’éducation, avec Marielle Riché-Magnier, 1998

• Les nouvelles technologies dans l ’enseignement –Ruptures et continuité, avec Marielle Riché-Magnier, in.L’école, l ’état des savoirs, dir.Agnès Van Zanten, La Découverte,2000.

(4) Je pourrais citer des communautés de professeurs d’anglais

(5) ou de classes pratiquant la pédagogie Freinet

(6) Et aussi une importante liste de documentalistes “cdidoc”

(7) qui a une couverture nationale mais est animée par une équipe de l’académie de Rennes. Il y en a comme cela des dizaines.