LES ECHOS, 8 JUIN 2004

SUPPLEMENT MANAGEMENT • FORMATION

Etats-Unis : la révolution tranquille des élèves à la maison

 

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Les Echos n° 19174 du 08 Juin 2004 • page 9
De plus en plus de parents américains décident de conduire eux-mêmes l'éducation de leurs enfants et 2 millions de jeunes étudient chez eux. Ils se révèlent participatifs, créatifs et entrepreneurs.

 
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« J'aime travailler à la maison, je peux aller à mon rythme », explique Camille, une petite New-Yorkaise de dix ans. Sa mère, Janet Mervin, trouvait l'institutrice du cours préparatoire « horrible ». Depuis Halloween, elle et son mari architecte, Yann Leroy, se relaient pour faire l'école chez eux, sur la longue table en bois de la cuisine. Janet prend trois jours en charge, Yann s'en réserve deux, pendant le week-end. Armés de cours par correspondance, ils enseignent eux-mêmes à quatre de leurs cinq enfants. Comme les autres, ils font des mathématiques, de la grammaire, de l'histoire, de la géographie, des sciences. Mais le matin, car l'après-midi, ils multiplient les extras. Camille fait de la danse classique et de la natation. Elle suit aussi, avec ses frères, des cours de piano... Et les enfants chantent l'opéra. Les cours ? Du sur-mesure : « S'ils comprennent, on va plus loin. S'ils ne comprennent pas, on s'arrête », explique le père. Mais, parfois, les cours peuvent être collectifs : plusieurs familles se retrouvent alors et travaillent ensemble, au musée ou à la bibliothèque.

Assis devant un grand bouquet, Yann raconte fièrement les premiers pas d'Yves, huit ans, qui a chanté dans « Carmen » et la « Tosca » avec le New York City Opera : « Vous connaissez beaucoup d'enfants qui font ça ? » Non, bien sûr. Mais les Leroy-Mervin sont moins originaux qu'ils ne croient. Aux Etats-Unis, les adeptes du « home-schooling » (littéralement, « l'école à la maison ») sont de plus en plus nombreux : 640.000 en 1996 et 850.000 en 1999 selon le ministère de l'Education. « Aujourd'hui, assure Laura Derrick, présidente du National Home Education Network, ils sont près de 2 millions. Et on attend une croissance 10 à 15 % par an. »

Des hippies aux chrétiens
Le mouvement des « home-schoolers » a été alimenté par différentes vagues. « Dans les années 1960-1970, se souvient James Carper, président du département de psychologie éducative de l'université de Caroline du Sud, un petit groupe de parents très diplômés ont décidé de reprendre les enfants chez eux parce qu'ils trouvaient l'école trop rigide. » Puis, dans les années 1980, ces pionniers ont été rejoints par la déferlante des familles chrétiennes. « Le système d'imposition des écoles religieuses avait changé ; il y a eu des faillites », explique Laura Derrick. Et les familles ont décidé de se débrouiller seules. Ainsi, 75 % des enfants élevés à la maison en sont issus. Leurs motivations ? Protéger leurs enfants, leur épargner les cours d'éducation sexuelle, les « moeurs dépravées » ou la violence... Organisées, notamment au travers de la Home School Legal Defense Association, elles ont réussi à lever les obstacles administratifs et législatifs qui rendaient l'exercice contraignant. Aujourd'hui, certains Etats, comme celui de New York, ont accepté de se contenter d'un rapport trimestriel écrit par les parents sur le contenu des études qu'ils offrent à leurs enfants. D'autres, tel le Texas, ne demandent même strictement rien !

La pratique se multiplie donc, se nourrissant même de nouveaux courants. « Ces cinq dernières années, assure James Carper, de nouvelles recrues ont nourri le phénomène. » Il y a les « verts », qui veulent donner un contenu plus écologiste aux études de leurs rejetons. Mais aussi les enfants surdoués, ou ceux qui ont certaines difficultés à apprendre : « Ils sont de plus en plus nombreux », ajoute Brian Ray, président du National Home Education Research Institute. « Pour éviter que l'enfant ne s'ennuie dans une classe surpeuplée, on le ramène à la maison. » Et chacun ajoute son grain de sel. Paula Penn Nabrit, mère de Charles, Damon et Evan, voulait que ses trois garçons soient fiers de leurs origines noires. A l'école, il y avait peu d'enfants et encore moins de professeurs noirs : « A la maison, nous avons demandé à des étudiants du Zaïre et du Ghana de prendre en main les maths et la biologie. » Nancy, maman de Lea et Babette, n'aime guère l'école classique. Elle préfère développer les centres d'intérêt de ses enfants, quand ils en ont envie. Janet Mervin, de son côté, veut préserver le cocon familial : « Les enfants grandissent trop vite. Les filles se maquillent, les garçons vous demandent la marque de vos chaussures... quelle triste perte de temps ! »

Toute jeune institution
A la maison donc, les parents peaufinent une éducation sur mesure. Et si l'ont en croit les premières statistiques sur leurs performances, le « made in home » s'avère plutôt réussi. Brian Ray a sondé 7.300 ex-« home-schoolers », aujourd'hui âgés de dix-huit à vingt-quatre ans. 74 % sont allés à l'université contre 46 % seulement pour l'école publique. 12 % sont diplômés d'une maîtrise contre 8 % côté public. Ces bons élèves lisent plus, (98,5 % ont ouvert un livre durant les six derniers mois, contre 69 % dans le public), sont actifs dans leur communauté (71 % contre 37 %) et finalement sont des citoyens consciencieux (74 % votent, contre 29 %).

Sont-ils pour autant de bonnes recrues pour l'entreprise américaine ? « Ils ont souvent le sens de l'initiative. Ils ont appris a étudier seuls. Et ce ne sont pas des suiveurs. Ils n'ont pas subi l'effet normalisateur de l'école. Ils se sentent différents et l'assument », assure Brian Ray. Paula Penn Nabrit approuve. Ses trois garçons, aujourd'hui étudiants à Amherst et Princeton, seront des salariés particuliers. « Ils ne se fondent pas dans le groupe. Ils pensent "en dehors de la boîte" et prennent des risques », explique leur mère. « Je ne les vois pas rester vingt à trente ans dans la même compagnie. »

En fait, elle les rêve en créateurs d'entreprise. Ils ont d'ailleurs déjà lancé des start-up... tout en poursuivant leurs études. La créativité est en effet une qualité souvent citée chez ces jeunes. Christian Paolini, vingt ans, est ainsi l'auteur d'un best-seller pour adolescents. Son livre, « Eragon », raconte la fantastique histoire d'un jeune homme et d'un oeuf de dragon. Une famille de musiciens, les Eisley « brothers and sisters », a aussi flirté avec le succès en jouant en première partie d'un concert de Coldplay, un groupe vedette.

« Nos élèves ont le sens de l'initiative, une solide éducation et ils sont prêts à travailler dur », explique Paul Bonicelli, le doyen de l'université Patrick-Henry. Cette toute jeune institution a été fondée en l'an 2000 par un mouvement conservateur de chrétiens évangélistes pour accueillir les « home-schoolers ». « L'université a déjà vu partir 21 diplômés... qui ont trouvé un emploi dans les trois mois », assure le doyen. Elle cultive ses bonnes relations à Washington et ses nombreux étudiants en sciences politiques se retrouvent stagiaires à la Maison-Blanche ou au Congrès. Une ex-étudiante est même partie travailler en Irak. Finalement, on apprend à faire de grandes choses en restant chez soi.
 

CAROLINE TALBOT
Aux Etats-Unis, les adeptes du « home-schooling », « l'école à la maison », sont de plus en plus nombreux : 640.000 en 1996 et 850.000 en 1999.
 
 

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