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Faut-il dire internet ou l'Internet?

Le Monde interactif a publié une mise au point de Cleo/Canal + (vous savez la créature virtuelle aux formes avantageuses) dans sa rubrique "Sabir cyber", le 17 mars 1999 que j'ai trouvée fort bien argumentée. Pour ceux qui veulent l'idée principale (et très simplifiée), les cyberaristocrates parisianistes disent "l'internet" quand les autres rendent hommage à l'utopie qui a pu présider à l'essor de ce réseau des réseaux...

<< En apparence, le debat semble une classique opposition entre l'usage (la
version sans article) et la règle (la logique qui voudrait l'article).
On peut meme lui donner un accent politique : il s'agirait d'un combat
entre les puristes de la langue et la cyberaristocratie, d'un côté
(celui de l'article), et, de l'autre côté, le peuple, farouchement libre
de dire ce qu'il veut. En fait, c'est plus compliqué qu'il n'y paraît.

D'abord les arguments des puristes ne sont justement pas très purs. "Il
faut dire "l'internet", préconisent-ils, parce que c'est un nom
commun et pas un nom propre." Internet n'est pas une marque, en effet,
mais une chose, une abstraction, un réseau de réseaux, une technique de
communication. Ainsi, on ne dit pas : "J'ai Téléphone chez moi", mais :
"J'ai le téléphone chez moi". Très bien, mais alors pourquoi les mêmes
puristes mettent-ils le plus souvent une majuscule à Internet ? A la
différence de l'allemand, le francais n'écrit pas les noms communs
avec des majuscules, sauf à Etat et à quelques autres de ce calibre-là.
Si l'article ravale internet au rang de nom commun, la majuscule l'enfle
ensuite bien au-dela de ce que la plus ambitieuse des marques n'oserait
espérer.

Le doute nait cependant, sans doute, du fait qu'Internet est parfois
remplacé par des mots tels que la Toile, le Web, qui tous prennent
l'article. Mais on ne devrait pas en tirer un raisonnement de puriste,
parce qu'un puriste justement ferait observer que le Web, ou sa
traduction, la Toile, ne sont pas de convenables synonymes d'Internet,
puisqu'ils n'en désignent qu'une des applications. On peut plutôt
soupçonner que, sous le purisme de l'article, se cache en fait tout
bêtement la traduction béate de l'usage américain, qui privilégie the
Internet. D'ailleurs, si les puristes écrivent : "ce micro-ordinateur
permet de se connecter à l'Internet", ils laissent volontiers passer
"lien Internet" ou "site Internet". Ca fait plus
wired (branché). Or,
ici, on ne dit pas "prise téléphone", mais "prise de téléphone" ni
"écran télévision", mais "écran de télévision".

Il apparait donc que, si l'on est sensible au francais vivant,
Internet est bel et bien un nom propre. Il a une majuscule et il
s'utilise comme un nom propre, sans article. Ce n'est pas une marque,
mais c'est un nom propre. Dire "l'Internet" est alors une variante du
berrichon branché, comme dire "le Paul" ou "la Jacqueline".

En fait le francais a utilisé le mot comme un nom de media. Comme dans
"je recois Canal +", "j'écoute Europe 1", etc. Si les mots génériques
existent bien pour les médias traditionnels (le satellite, le câble,
la télévision), l'internet s'est trouvé écrasé sous Internet, dont on
nous a expliqué, lors de sa popularisation en France, qu'il s'agissait
d'un réseau bien particulier, d'une technique spécifique, originale, au
sein d'un ensemble plus vaste dont on avait d'autres exemples sous les
yeux avec le Minitel, CompuServe ou Calvados.

Il y a donc bien une anomalie, mais cette anomalie est assez belle : un
nom commun fonctionnant comme un nom propre - l'inverse se voit plus
souvent ; une marque sans propriétaire. Finalement dire Internet tout
court, c'est rendre hommage à l'utopie qui a pu présider à l'essor de ce
réseau des réseaux. C'est la marque sans le commerce, la propriété sans
propriétaires, le capitalisme sans capitalistes. C'est sans doute une
ruse suprême, mais justement, n'y a-t-il pas ce précédent d'un goupil
rusé devenu Renart? >>

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