De notre envoyée spéciale
Neige fraîche devant l’école Jakomäki, au nord d’Helsinki. Dans la
salle de sciences naturelles, une classe de troisième étudie la capacité
respiratoire des poumons. Pas de cours magistral, ici on expérimente.
Jani, debout, souffle dans une petite machine qui enregistre le volume
d’air qu’il expire: «3 litres», annonce-t-il, avant de passer le
spiromètre à son voisin. Le professeur, Marianne Kauppinen, une jeune
femme aux cheveux courts, reporte le chiffre sur un graphique au
tableau. Les uns après les autres, la vingtaine d’élèves font l’essai.
Le résultat les amuse. La classe est pimpante, rideaux de coton
au-dessus des baies vitrées, plantes vertes, et du matériel en veux-tu
en voilà, rétroprojecteur, ordinateur... Et une bande d’ados détendus.
A ce détail près qu’ils ont beaucoup de chance. La Finlande est en effet
la championne du monde de l’éducation. Une comparaison internationale
menée par l’OCDE dans 41 pays développés a donné, en 2000 et en 2003, le
prix d’excellence aux jeunes Finlandais: meilleures performances en
lecture, en mathématiques, en résolution de problèmes, plus forte
inclination pour les études. Le système lui-même est primé. L’école est
plutôt plus juste: les enfants de milieux difficiles y échouent moins
qu’ailleurs. Et les établissements sont plus homogènes: c’est simple, le
niveau est partout élevé! Y compris à l’école Jakomäki, située dans un
quartier où le taux de chômage (environ 20%) et la forte population
fraîchement immigrée n’ont rien à envier aux zones les plus sensibles en
France.
Le secret de ce miracle? «L’éducation est très valorisée»,
explique Irmeli Halinen, directrice de l’enseignement obligatoire au
ministère de l’Education. Une tradition qui se perd dans les plis de
l’histoire. «La Finlande a été huit siècles sous domination suédoise,
puis un siècle sous domination russe. L’indépendance date de 1917.
L’éducation a toujours été un devoir national, pour résister à
l’anéantissement», précise-t-elle. Et aujourd’hui, plus que jamais,
pour alimenter une économie de pointe, qui réclame des ingénieurs
hautement qualifiés. Le pays fait tout pour soigner ses élèves: l’école
est gratuite, comme le transport scolaire et le repas chaud à midi. Les
horaires sont doux: la journée démarre à 8 heures et se termine vers 13
heures. Vilja, une gamine bien sage de 9 ans, clé autour du cou, rentre
tous les jours chez elle après le déjeuner, où elle attend le retour de
sa maman. Certains de ses copains restent à l’école pour des ateliers de
peinture, de musique, de travail du bois... Ou passent leur après-midi
dehors, dans les champs de neige autour de l’école, où ils jouent à une
sorte de hockey. Un rêve de gosse: il n’y a pratiquement pas de devoirs
à la maison.
La première fois qu’elle est entrée dans une classe, Vilja avait 7 ans,
l’âge de raison. Ici, on passe son enfance à jouer, à la crèche. Les
enfants qui le souhaitent peuvent fréquenter une sorte de maternelle, un
an avant d’entrer à l’école, pour apprendre l’alphabet. Mais rien n’est
exigé. En Finlande, la scolarité est obligatoire de 7 à 16 ans et l’on
ne devance pas l’appel. Une fois à l’école, les enfants suivent un
programme qui ressemble au nôtre, mais en version allégée. Seule grosse
différence: l’enseignement des langues. Chaque élève doit en apprendre
trois, dont le suédois. Et pour leur faciliter la tâche, les chaînes de
télé diffusent tous les films en version originale. En plus des matières
classiques, filles et garçons suivent des cours de cuisine, de travail
du bois, de couture et de tricot! Aucun examen ne sanctionne les neuf
années d’études obligatoires.
Ce n’est qu’après que les choses se corsent. Il faut choisir une
orientation. Janu, 15 ans, un très bon élève de l’école Jakomäki, a opté
pour une filière professionnelle en électricité: «Je n’aime
pas les examens», explique-t-il. Après trois ans d’études, il compte
travailler. Mais plus de la moitié des élèves choisissent le lycée, avec
en ligne de mire le bac – «matriculation» – et la poursuite
d’études à la fac. Un autre record? La Finlande ne connaît pas d’abandon
en cours de scolarité. Rien à voir avec ces milliers d’élèves en échec
scolaire des collèges en France, qui finissent par lâcher prise.
«Notre système est organisé autour de la réussite de l’élève»,
explique Matti Meri, professeur au département des sciences de
l’éducation de l’université d’Helsinki. La formule est familière aux
oreilles françaises. Seule différence: ici elle a été mise en
application. «On fait en sorte que les élèves se sentent bien
à l’école», poursuit Matti Meri. C’est frappant quand on pénètre
dans un établissement. Il y a de l’espace, de la lumière, des casiers de
couleur pour les élèves, des endroits où ils peuvent s’asseoir pour
bavarder. Le tout à taille humaine: pas plus de 400 élèves par école,
généralement, même quand elles regroupent toutes les classes du CP à la
troisième. Les élèves sont encore plus sensibles au confort moral.
«L’atmosphère est très positive. Les profs nous encouragent, ils nous
disent qu’on est tous bons à quelque chose», résume Lauri, 19 ans,
en terminale au lycée Etu-Töölö d’Helsinki. Lui n’a pas de souci, il est
bon en tout. Il a décidé de s’inscrire en philo l’année prochaine, après
son bac.
La confiance en soi est le nerf de la guerre. Alors qu’en France la
transmission du savoir reste la pierre angulaire, «ici un bon
professeur est quelqu’un qui sait intéresser les élèves, les encourager
à entreprendre, qui soigne leur estime de soi», martèle Marianne
Kauppinen, la professeur de biologie de l’école Jakomäki. Pour motiver
ses élèves, elle dispose de tout un arsenal de méthodes pédagogiques,
avec lequel elle jongle. «On apprend mieux en faisant soi-même, comme
ce matin pendant le cours sur la respiration. Mais il faut varier les
modes d’apprentissage. Nous allons aussi faire des observations sur le
terrain. La forêt est de l’autre côté de la route.» «Le plus important
pour l’élève, c’est de comprendre la pertinence pour lui de ce qu’on lui
enseigne», poursuit Matti Meri, dans son bureau de l’université.
Et quand, malgré tous ces efforts, certains gamins sont à la peine? Pas
question de redoubler. Trop stigmatisant. Contre-productif. Un problème
de dyslexie, un blocage en maths, une timidité paralysante, ou tout
simplement le fait de mal parler le finlandais? Des profs spécialisés,
deux ou trois par établissement, prennent alors en charge les élèves
dans des cours particuliers ou viennent prêter main forte au professeur
dans sa classe. «Pendant mes deux premières années d’école, j’ai eu
tous les jours deux heures de finlandais de plus que mes petits
camarades», se souvient Erfan, un lycéen de 18 ans d’origine
iranienne. Sans ce coup de pouce, il aurait coulé. Aujourd’hui, Erfan
parle le suomi comme un Finlandais, le persan comme un Iranien,
l’anglais comme un Américain et compte s’inscrire en médecine à la
rentrée prochaine.
En Finlande, si l’élève est au cœur du système, les professeurs ne sont
pas oubliés non plus. Spécialisés ou non, tous ont suivi cinq ans
d’études supérieures au minimum. La formation continue est obligatoire
et se poursuit tout au long de la vie, en dehors du temps de travail.
Mikko Asikainen est instituteur, il a 43 ans, il se souvient des trois
épreuves de sélection qu’il a passées pour entrer à la fac. Elles n’ont
pas changé. «J’ai écrit un essai sur un livre de pédagogie, puis j’ai
dû faire faire un cours de 15 minutes à des élèves, devant un jury qui
jugeait mon aisance, mes aptitudes à transmettre des connaissances. Une
autre épreuve consistait à débattre d’un sujet avec six autres candidats
devant ce même jury, qui jugeait notre capacité à argumenter, à
convaincre.»
Un candidat sur six est retenu. Chaque année, la sélection est aussi
sévère. Car le métier reste prisé. Pas tant pour le salaire, plutôt
modeste (entre 2 200 et 3 000 euros mensuels), ce qui explique qu’un
dixième des profs, surtout ceux de maths et de sciences naturelles,
finissent par filer dans le privé, où ils sont trois fois mieux payés.
Mais pour la reconnaissance sociale et, prosaïquement, de bonnes
conditions de travail. Dans les établissements scolaires, la salle des
profs affiche un luxe à faire pâlir d’envie leurs collègues français. Il
faudrait plutôt parler de quartier général, qui regroupe, comme dans un
grand appartement, l’administration, le bureau du directeur, la grande
salle commune avec des tables et des fauteuils confortables, des plantes
vertes et des casiers, du café et des gâteaux... N’en jetez plus! Il y a
même un vestiaire, un coin cuisine, parfois une salle informatique ou
une salle de travail pour ceux qui préparent leurs cours à l’école...
On voit d’ici les esprits chagrins ricaner et imaginer que cette
débauche de moyens doit donc coûter bien cher. Eh bien non. La part des
dépenses d’éducation est moins élevée en Finlande qu’en France (voir
tableau). L’argent est utilisé au plus juste. «Notre système est
complètement décentralisé», explique Irmeli Halinen, au ministère de
l’Education, une administration poids plume, qui ne compte que 300
fonctionnaires. Les établissements scolaires sont financés par les 446
communes finlandaises. L’argent vient pour plus de la moitié de l’Etat,
le reste étant prélevé sur le budget municipal. Le directeur et les
professeurs décident de tout: des achats, des activités des élèves, des
travaux à entreprendre. Ils définissent aussi les contenus des
programmes dans les différentes matières, à l’intérieur d’un cadre très
large fixé par le ministère de l’Education tous les quatre ans. Le tout
en concertation avec la municipalité. Inimaginable en France, où la
seule perspective de décentralisation des personnels techniques et
d’entretien suffit à donner des sueurs froides à toute la machine!
Autre hérésie, vu de l’Hexagone: l’école se charge elle-même de
l’embauche des professeurs. L’idée qu’un enseignant puisse être, comme
en France, parachuté dans un établissement sans avoir été choisi par
l’équipe des professeurs semble saugrenue. «Quand un poste se libère,
je reçois directement des dizaines de candidatures et je fais passer les
entretiens. On doit avoir les mêmes objectifs pour pouvoir travailler
ensemble», énonce comme une évidence le directeur de l’école
Torpparinmäki à Helsinki.
Le ministère s’est progressivement délesté de ses prérogatives
financières et programmatiques à partir des années 1980, sans que le
principal syndicat enseignant, l’OAJ, qui regroupe 95% des personnels et
s’occupe surtout de renégocier chaque année les salaires avec les
communes, ne s’y oppose violemment. Les professeurs ont bien renâclé au
début de cette réorganisation: on leur chargeait la barque. C’est fini.
«Nous n’étions pas habitués à avoir tant de liberté, explique
Päivi Viren, la principale adjointe de l’école Jakomäki. Mais c’est
très motivant pour une équipe d’être ainsi responsable de la bonne
marche d’un établissement.»
Décentralisé à l’extrême, le système se gère tout seul ou presque.
Il n’y a même plus d’inspecteurs pour contrôler le travail! Les
professeurs se concertent entre eux, se fixent des objectifs et tentent
d’améliorer leur pratique si leurs résultats laissent à désirer. Chaque
année, au niveau de la troisième, un échantillon d’écoles est évalué par
le ministère de l’Education. Mais les résultats de ces études restent à
usage interne. «Nous savons combien la publication d’un
classement pourrait avoir d’effets pervers sur les parents, en leur
faisant croire qu’on travaille mieux dans une école parce qu’elle a de
meilleurs résultats», dit Irmeli Halinen. Tout comme certains
établissements de quartiers difficiles bénéficient de subventions
supplémentaires, sans que les municipalités en fassent état, pour éviter
toute stigmatisation. Observée depuis la Finlande, la France semble
s’inventer des difficultés inutiles. «Vous perdez tellement d’énergie et
d’argent à valider et à contrôler! s’exclame Kauko Hämäläinen, directeur
du centre de formation continue des professeurs à Helsinki. La démarche
est contre-productive. Ici, nous déléguons et nous faisons confiance, et
cela marche plutôt mieux.» Parole de champion du monde!