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L'histoire
d'internet, par Le
Monde
Internet, an 01
11 octobre 1999
Avez-vous eu le L ? », demande Charles Kline, étudiant en premier
cycle
de l'Université de Californie à Los Angeles (UCLA), à un chercheur de
l'équipe de Doug Engelbart, au laboratoire d'informatique du Stanford
Research Institute (SRI), à Menlo Park. « J'ai eu un 1-4 », répond
celui-ci. Dans le codage en base 8, il s'agit bien d'un L. Suivent le O
et le G. « Log », le nom sésame de l'informatique, a été transmis
entre
deux ordinateurs distants de 600 kilomètres. Katy Afner et Matthew
Lyon,
dans leur ouvrage intitulé Les Sorciers du Net (Calmann-Levy, 1999,
140,00 F, 21,34 euros ), décrivent ainsi minutieusement la naissance,
en
octobre 1969, du premier maillon d'Arpanet, l'embryon du réseau qui
allait devenir Internet. Le 1er novembre 1969, un troisième ordinateur,
situé à l'université de Californie à Santa Barbara, rejoignait les
deux
premiers. Il était suivi par un quatrième, dans l'Utah, en décembre.
Trente ans plus tard, Internet couvre la quasi-totalité de la planète.
En juillet 1999, le réseau ne comptait pas moins de 56 218 000
serveurs,
selon l'Internet Software Consortium. En septembre, le nombre
d'internautes a dépassé les deux cents millions, suivant l'estimation
de
l'agence irlandaise Nua.
Aucun des trois témoins privilégiés de la naissance d'Arpanet, Steve
Crocker, Vinton Cerf et Jon Postel, ne pouvait sans doute imaginer
qu'ils assistaient au démarrage d'une des plus extraordinaires
aventures
du XXe siècle. Pour concevoir un réseau planétaire capable de se
développer aussi rapidement, il fallait un visionnaire. C'est Joseph
Licklider qui a joué ce rôle. Ce psychoacousticien spécialiste du
comportement au Massachusetts Institute of Technology (MIT) a publié,
dès le mois d'août 1962, une série de textes définissant le concept
de
« réseau galactique ». Pour mesurer l'originalité d'une telle idée,
il
faut se souvenir que le circuit intégré, l'ancêtre des puces
d'aujourd'hui, n'avait été inventé que quatre ans auparavant. Le
transistor, lui, ne datait que de 1947 et le tout premier ordinateur
électronique, l'Eniac, avait été construit en 1946.
Néanmoins, en 1962, le premier satellite de télécommunications,
Telstar,
commençait à diffuser des signaux de télévision entre les Etats-Unis
et
l'Europe. Le retentissement médiatique d'un tel événement a
probablement
aidé Joseph Licklider à imaginer la mondialisation des communications.
Sa nomination, en octobre 1962, à la direction du programme de
recherche
informatique à la Defense Advanced Research Projects Agency (Darpa) lui
offrait une position idéale pour concrétiser ses idées futuristes.
Encore fallait-il une technique prometteuse pour les mettre en oeuvre.
Leonard Kleinrock, un autre chercheur du MIT, venait justement, en
juillet 1961, de publier son premier article sur la « théorie de
commutation par paquets ». Il s'agissait de fractionner les données à
transmettre d'un ordinateur à l'autre en petits « paquets » de taille
identique et contenant chacun une « étiquette » mentionnant les
adresses
de l'expéditeur et du destinataire. Un numéro d'ordre permettait à
l'ordinateur du destinataire de reconstruire les données arrivant en
désordre. Ce principe de communication laisse, en effet, chaque paquet
libre de suivre un chemin quelconque entre ses points de départ et
d'arrivée. Une telle souplesse permet d'optimiser en permanence
l'utilisation du débit disponible sur l'ensemble du réseau. Chaque
paquet ne « cherche » pas forcément le chemin le plus court mais
celui
qui est le plus rapide, c'est-à-dire le moins encombré à un instant
donné. Il ne mobilise ainsi que le strict minimum de ressources.
Une telle découverte allait avoir des répercussions telles que le
monde
des télécommunications n'a pas encore fini, trente ans plus tard, d'en
subir les contre-coups. La transmission de la voix devrait finir par se
plier au principe révolutionnaire des paquets inventé pour les besoins
de l'informatique et... de l'armée. En 1964, la Rand Corporation, un
organisme à but non lucratif créé après la seconde guerre mondiale
par
l'US Air Force, révélait ses travaux sur les réseaux téléphoniques
vocaux à commutation par paquets destinés à garantir la
confidentialité
des communications militaires.
L'ensemble du projet qui allait donner naissance à Internet est ainsi
fortement marqué par l'empreinte de l'armée américaine. La Darpa
(initialement appelée pudiquement Arpa pour masquer le D de « defense
»)
n'est autre qu'une agence financée par le Pentagone pour fédérer les
recherches pouvant trouver des applications dans la défense. Fondée en
1958, cette structure s'inscrivait dans le dispositif de crise conçu
par
le président Eisenhower pour réagir à l'affront infligé aux
Etats-Unis
par l'URSS. Cette dernière avait en effet lancé, en octobre 1957, le
premier satellite artificiel, le fameux Spoutnik, dont le bip-bip
horripilait les oreilles des Américains.
Dans ce contexte de guerre froide, la légende veut que le réseau
Arpanet, constitué en 1969 par les quatre premiers ordinateurs reliés
entre eux, ait eu pour objectif de créer un système de communication
capable de résister à une attaque atomique. Les principaux acteurs de
la
naissance d'Internet estiment, dans une « brève
histoire » du réseau
publiée sur la Toile, qu'il ne s'agit là que d' « une fausse rumeur
» issue de l'étude
de la Rand Corporation.
Même si Arpanet n'a pas été conçu dans ce but, le réseau distribué
qu'il
a adopté se distingue des architectures centralisées et
décentralisées
par son aptitude à fonctionner même lorsque une de ses parties est
détruite. Jusqu'à présent, cette caractéristique n'a guère été
exploitée. En revanche, un autre avantage de cette structure est à
l'origine de son formidable développement. Sa forme originelle de toile
d'araignée, image qui sera exploitée plus tard par le World Wide Web,
lui a permis de croître de façon quasi spontanée. En l'absence de
centre
physique, il n'existe pas de véritable lieu de décision, même si
l'attribution des adresses Internet peut être assimilée à une forme
d'administration. C'est ce climat « anarchique » qui a permis au
nombre
de serveurs et d'internautes de croître aussi rapidement.
L'exploitation d'un réseau existant, celui du téléphone, a achevé
d'assurer le succès d'Internet. Enfin, le financement public par le
gouvernement américain d'Arpanet jusqu'en 1990 et par la National
Science Foundation (NFS) de 1987 à 1995 ont artificiellement supprimé
les coûts de fonctionnement pour les utilisateurs. De quoi stimuler la
phase de démarrage jusqu'à ce qu'une économie autonome, à travers
les
fournisseurs privés d'accès à Internet, puisse s'établir.
En 1969, personne n'aurait pourtant pu planifier un tel processus.
Infrastructure de télécommunication existante et technologie
informatique naissante se sont harmonieusement associées pour dépasser
rapidement les rêves les plus fous des pionniers. Il faut dire que la
Darpa a réussi à attirer l'élite de la technologie américaine.
Ainsi, en
1972, elle bénéficiait de l'apport de Robert Kahn. Ce professeur
d'électrotechnique et spécialiste en mathématiques appliquées, en
congé
du MIT, travaillait pour BBN, une société de conseil créée en 1949
par
Richard Bolt, Leo Baranek et Robert Newman qui va jouer un rôle majeur
dans l'élaboration d'Arpanet.
Recruté par la Darpa en 1972, Bob Kahn lance l'idée d'architecture
ouverte qui conduit à un programme de recherche, baptisé
« Internetting », pour assurer la liaison entre réseaux. En plus de
la
technique des paquets, il fallait développer un « protocole »,
c'est-à-dire une série de conventions informatiques permettant à la
communication de supporter toutes sortes de perturbations telles
qu'encombrements, blocages, interruptions ou interférences. Rejoint par
Vinton Cerf, Bob Kahn va créer le fameux TCP-IP (Transmission Transfert
Protocol-Internet Protocol) sur lequel reposera toute l'architecture
d'Internet. En octobre 1972, c'est Bob Kahn qui organise la première
démonstration publique d'Arpanet, qui relie alors quarante ordinateurs
sur le territoire américain.
A la même époque, un Français, Louis Pouzin, directeur des projets
pilotes de l'Institut de recherche en informatique et automatique (IRIA,
ancêtre de l'Inria), travaille à la construction du réseau Cyclades.
Ses
recherches, telles que l'invention des « datagrammes », sont reconnues
comme majeures dans le développement de la technologie de commutation
par paquets qui allait donner naissance au réseau Transpac et, plus
tard, à la technologie ATM. C'est dire à quel point la France se
trouvait en position de force, dans les années 70, pour prendre
l'initiative dans la télématique.
Malheureusement, l'extrême centralisation du système de
télécommunications national, géré par France Télécom, ne conduisit
qu'à
la création du Minitel. Réussite commerciale incontestable, ce réseau
fit paradoxalement prendre à la France un retard important dans son
entrée sur Internet. Preuve que la technologie ne suffit pas. Encore
faut-il que l'environnement politique et économique favorise
l'émergence
de solutions de systèmes ouverts sur le monde. Ce fut la grande chance
d'Internet. Conçu en marge des grands opérateurs de
télécommunications,
le réseau s'est répandu comme une traînée de poudre. Trente ans
seulement après la création de son premier maillon, il touche
aujourd'hui la quasi-totalité des pays de la planète. Vecteur de
culture
et de développement du commerce électronique, il est devenu un des
enjeux politiques et économiques majeurs du XXIe siècle.
Michel Alberganti
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La Toile par elle-même
L'histoire
d'Internet racontée par les pionniers:
L'histoire de la Toile vue du Cern
de Genève
La chronologie
d'Internet entre 1957 et aujourd'hui
Le projet de Tim
Berners-Lee au Cern en 1989
Les concepts
de la Toile
La biographie de Vinton
Cerf
La biographie de Robert
Kahn
La biographie de Tim
Berners-Lee
________
Le réseau mondial, la plus
grande encyclopédie de tous les temps
11 octobre 1999
Si ingénieux fût-il, le réseau Internet ne pouvait remplir que les
missions auxquelles il était destiné. Conçu par des scientifiques, il
a
permis aux chercheurs d'échanger des messages et des fichiers. De quoi
améliorer grandement la rapidité et l'efficacité de leur travail.
Internet abolissait les distances et créait un lien entre les
ordinateurs situés dans chaque laboratoire. Résultats, expériences,
théories et découvertes se sont mis à circuler à la vitesse de la
lumière. Si les étudiants y trouvaient déjà une mine d'informations,
rien ne pouvait attirer le grand public dans cet embryon ésotérique du
cyberespace.
En mars 1989, Tim Berners-Lee, un ingénieur du Laboratoire européen
pour
la physique des particules (CERN) de Genève, se penche sur le problème
de l'archivage des documents au sein de cet organisme employant
plusieurs milliers de personnes. Les chercheurs ne passant qu'en moyenne
deux ans sur place, les traces de leurs travaux s'éparpillent. A
trente-quatre ans, ce diplômé du Queen's College d'Oxford a l'idée
d'utiliser un concept imaginé en 1945 par Vanevar Bush. Ce dernier,
conseiller scientifique du président Roosevelt, avait conçu une
machine
de classement des documents baptisée Memex. Selon l'inventeur,
l'intérêt
de son système réside dans le fait que « toute information peut
offrir,
à volonté, la possibilité d'en sélectionner immédiatement une autre
» (
Le Monde du 11 mai 1996).
Il faut attendre 1965 pour qu'un philosophe illuminé, Ted Nelson, donne
un nom à ce principe en créant le terme « hypertexte » dans un
ouvrage
intitulé Literary Machines. L'auteur imagine alors de relier ensemble
tous les textes de la planète. Moins de cinq ans plus tard, ce rêve
fou
va commencer à se réaliser. « Une toile d'araignée de documents
dotés de
liens (similaires à des références) entre eux est beaucoup plus utile
qu'un système classique de classement hiérarchisé », écrit Tim
Berners-Lee, en 1989, dans sa proposition à la direction du CERN
décrivant « un système universel d'informations liées ».
L'idée de génie réside sans doute dans l'application au contenu des
bases de données d'une structure identique à celle du réseau de
machines. A la toile des ordinateurs connectés vont répondre les
mailles, beaucoup plus fines, des liens entre les fichiers, les textes,
les images, les sons, la vidéo... Rien n'existe sur Internet qui ne
soit
mis en relation avec le reste de la Toile, via la magie des liens
hypertextes.
Le filet est aujourd'hui si dense que trois chercheurs de l'université
américaine de Notre-Dame ont publié dans la revue Nature la valeur du
« diamètre » de la Toile. D'après leurs calculs, dix-neuf clics de
souris suffisent pour passer d'un document de la Toile à n'importe quel
autre ( Le Monde du 22 septembre). Tim Berners-Lee a donc réussi
au-delà
de ses espérances.
Aujourd'hui, plus personne ne songe à remettre en cause le World Wide
Web ni Internet. Au contraire, tout le monde veut y être présent. Et
les
plus puissants rêvent de s'en approprier au moins l'accès. La
télévision
et le téléphone remplaceraient volontiers l'ordinateur pour afficher
les
pages de la Toile et profiter de l'explosion du commerce électronique.
Dans cet univers, volontiers qualifié de sauvage et anarchique,
prolifèrent des portails sécurisant où des liens choisis orientent
les
visiteurs vers les sites de partenaires, souvent commerciaux.
Aux internautes les plus aventureux, les moteurs de recherche, ces
logiciels d'identification de sites à partir de mots-clés, offrent une
exploration plus libre du cyberespace. La Toile, qui n'a pas encore dix
ans d'âge, rassemble déjà plus de deux cents millions d'utilisateurs.
Pas plus qu'un tel développement n'était prévisible lorsque Tim
Berners-Lee tentait de réorganiser les archives du CERN, il serait
hasardeux aujourd'hui d'en imaginer l'avenir. On peut néanmoins
constater que le moteur technologique d'Internet continue à tourner à
plein régime. Les hauts débits de transmission, les techniques de
compression des données, les satellites multimédias, la réalité
virtuelle ou l'intelligence artificielle n'ont pas fini d'enrichir le
contenu de ce qui constitue déjà la plus grande encyclopédie de tous
les
temps.
La messagerie électronique fait désormais partie de la vie quotidienne
dans les entreprises. Les forums de discussion se créent par milliers
et
les enfants partagent leur jeux sur le réseau. Le commerce
électronique
promet d'exploser au cours des prochaines années, tandis que les
musiciens se laissent séduire par la diffusion immédiate et
planétaire
que leur offre la Toile. Demain, l'enseignement, la médecine et le
télétravail profiteront de l'abolition des distances qu'apporte
Internet, malgré l'inquiétude qu'une telle implosion du monde réel
suscite chez certains philosophes.
Michel Alberganti
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