Guy Pouzard, inspecteur général de l´éducation nationale : « Il est temps que l´école se saisisse pleinement d´Internet et de l´ordinateur »

Pour être efficace, l´introduction des nouvelles techniques d´enseignement doit s´accompagner d´une réorganisation profonde des structures scolaires. Elle impose une souplesse beaucoup plus grande dans la conception du travail et l´emploi du temps des élèves
Michel Alberganti alberganti@lemonde.fr
Mis à jour le lundi 30 octobre 2000

« Comment les nouvelles technologies de l´information et de la communication vont-elles affecter les méthodes d´enseignement ?

– La vraie révolution, c´est Internet. Les outils de communication et d´information qui se développent aujourd´hui sont devenus indispensables à l´école et à l´enseignement. Pour autant, il ne peut pas s´agir uniquement de mettre des ordinateurs dans une classe en gardant les seules approches des méthodes pédagogiques classiques. Celles-ci considèrent en effet la classe comme une somme d´élèves qu´il faut éduquer individuellement et pour lesquels communiquer en classe constitue, dans bien des cas encore aujourd´hui, une faute punissable. A l´époque d´Internet, un tel modèle sera rapidement anachronique.

L´ordinateur doit au contraire pouvoir servir de vecteur de communication et non pas uniquement de simple poste de travail individuel. Cependant, je ne crois pas au principe de l´élève qui apprendrait tout seul grâce au multimédia, Ni à celui d´élèves capables de construire seuls leurs savoirs, même si une partie de la formation, comme des exercices, des illustrations de cours ou des recherches documentaires, peuvent être effectués sur ce mode.

Si Internet et l´informatique sont en mesure de faciliter l´autoformation, je préfère les situations pédagogiques actives déjà expérimentées sous la responsabilité d´enseignants, comme la création de CD-ROM ou de pages sur la Toile par des équipes de plusieurs classes ou de plusieurs écoles, collèges et lycées à travers la réalisation de projets communs. L´acte essentiel réside dans ce que peuvent produire les élèves et qui révèle la maîtrise de ce qu´ils ont appris.

Je mets en effet toujours l´accent sur la création, qui nécessite qu´il y ait eu construction des savoirs. Une rédaction, une dissertation sont déjà des créations individuelles engageant la responsabilité de l´élève. Mais, désormais, il faut admettre que, pour effectuer un tel travail, l´élève aille s´informer au centre de documentation (CDI) ou à l´extérieur de l´établissement, dans une bibliothèque ou en participant à un forum de discussion sur Internet, par exemple. Il devient ainsi plus responsable de ce qu´il fait. Pour exploiter pleinement de telles méthodes d´apprentissage, il faut évidemment que l´école se saisisse des possibilités offertes par l´ordinateur et par Internet, qu´elle intègre ces données dans ses schémas d´organisation, ses méthodes de fonctionnement et d´évaluation.

– Dans ce contexte, comment se déroulerait la journée d´un élève du secondaire ?

– La succession des cours traditionnels, donnés par des professeurs n´enseignant qu´une seule matière, serait remplacée par une organisation de l´emploi du temps bâtie à partir d´une série de projets. Chacun de ces projets mobiliserait une équipe pédagogique restreinte ou élargie, suivant les cas, associée à un ou plusieurs groupes d´élèves. En début d´année, une évaluation permettrait de définir l´ensemble des projets éducatifs de l´établissement dont les sujets seraient plutôt orientés vers les sciences pour certains élèves, plutôt vers les lettres pour d´autres etc.

Un tel système exige une souplesse beaucoup plus grande qu´aujourd´hui dans la conception du travail scolaire. Prenons les séquences pédagogiques, par exemple. Elles ont généralement été fixées à 50 minutes dans le cadre de l´enseignement classique dans une classe. On estimait alors que cela correspondait à la durée maximale de maintien de l´attention d´un enfant. Avec l´ordinateur et le multimédia, certains élèves réalisent en 15 minutes ce qui en prenait 50 auparavant tandis que d´autres ont besoin de plus de temps.

L´outil informatique répond justement à cette complexité. Il permet de mettre en place une organisation qui prend en compte les différences entre les élèves en individualisant les apprentissages tout en favorisant un travail d´équipe.

– Quel sera l´impact sur la fonction des enseignants d´un tel changement d´organisation ?

– Le grand changement pour le professeur, c´est qu´il cessera d´être la seule source d´information des élèves. On voit apparaître des stratégies éducatives hybrides qui font appel simultanément aux enseignants, aux ordinateurs et à Internet. Cela ne signifie pas que le professeur puisse se contenter d´une formation allégée ou de connaissances plus restreintes. Au contraire. C´est grâce à l´étendue de son savoir que l´enseignant sera capable de structurer les méthodes d´apprentissage des élèves, de leur apprendre à travailler, de qualifier les sources d´information. Il devra être en mesure de répondre aussi ra éléments pour qu´ils trouvent les réponses par eux-mêmes. D´où une attitude des professeurs beaucoup plus réactive qu´aujourd´hui avec les cours magistraux.

Pour cela, même si des progrès réels ont pu être accomplis, il leur faudra s´appuyer sur une culture plus poussée, plus multiforme, qui couvrira à la fois leur domaine disciplinaire, la maîtrise des outils d´information et de documentation. Les enseignants deviendront ainsi les créateurs et les organisateurs des connaissances des élèves. Une fonction beaucoup plus riche que la simple transmission du savoir. Evidemment, il faut que leur formation prenne en compte ces éléments. S´ils ressentent encore aujourd´hui des craintes, c´est parce qu´on ne leur présente pas cette mutation comme une véritable alternative à leur travail actuel.

– Quels sont les obstacles à la mise en place de cet enseignement par projets ?

– Je pense qu´il existe trois types d´obstacles. D´abord le maintien de l´enseignement traditionnel. Quand on a commencé à enseigner les langues étrangères, il y a plus d´un siècle, on est parti du constat que les méthodes utilisées pour le grec et le latin fonctionnaient bien et on les a appliquées à l´anglais ou l´allemand. C´est extraordinaire ! Le second obstacle, c´est la concurrence entre les disciplines. Dans un système aussi structuré que le nôtre, il est très difficile de faire apparaître de nouveaux enseignements sans empiéter sur ceux qui existent déjà. D´où des combats dans lesquels l´avenir du pays passe largement à l´arrière plan. Le troisième obstacle est financier. Enseigner l´informatique nécessite du matériel, sinon c´est une hérésie. C´était l´objectif du plan Informatique pour tous…

Malgré ces difficultés, la mise en place des projets d´action éducative au collège par Alain Savary, au milieu des années 80, allait dans le bon sens. Partout, les résultats ont été positifs. Pourtant, la généralisation ne s´est pas faite. Non par faute de moyens, comme on le croit souvent, mais parce que cela venait en plus du reste. Il arrive un moment où l´on ne peut plus accumuler. L´organisation traditionnelle ne peut pas correctement prendre en compte le fonctionnement par projet. Elle en est incapable tout simplement parce qu´elle n´a pas été conçue pour cela et encore moins pour intégrer les techniques d´information et de communication actuelles ou à venir.

Aujourd´hui, les travaux personnels encadrés au lycée, les travaux croisés au collège ou les projets interdisciplinaires au lycée professionnel représentent aussi un début de changement dans l´approche pédagogique en faisant travailler ensemble des disciplines jusqu´alors enseignées séparément. Pourtant un tel projet reste assez conventionnel car il ne repose pas sur une stratégie éducative d´ensemble et il manque encore la réflexion de fond, ne serait-ce que pour tenir compte du fait que, dans la vie active, on travaille désormais autrement.

Je pense, par ailleurs, que l´opposition des enseignants est un faux argument car elle ne représente que la partie visible de l´iceberg. Même avec les plus farouches opposants, il est possible de dialoguer, d´échanger des idées. Aujourd´hui, il est indispensable de convaincre les professeurs. Pour cela, je pense qu´il faut passer par le corps des inspecteurs qui est en contact avec les enseignants.

– Quelle devrait être, selon vous, cette vision globale dont vous stigmatisez l´absence ?

– Pour la période des vingt à trente ans à venir, le centre de l´organisation scolaire ne doit plus être la classe mais l´établissement. Or, ce dernier subit des contraintes beaucoup trop importantes aujourd´hui. L´organisation pédagogique actuelle reste encore trop fondée, dans l´esprit de beaucoup, sur l´application au pied de la lettre de programmes très précis, même si ces derniers ont déjà passablement évolué. Cette politique est issue de l´époque où il fallait être sûr que tous les enfants allaient à l´école, faisaient la même chose, le même jour et à la même heure afin de garantir une évolution identique de chacun au cours de l´année, ce qui n´était d´ailleurs possible qu´au prix d´une certaine homogénéité des enfants allant à l´école.

Malgré quelques aménagements, cette conception n´a pas évolué en profondeur. Or, elle est incapable de s´adapter à la réalité d´une société où les différences entre les élèves ne cessent d´augmenter. Pour prendre en compte une telle hétérogénéité sans cesse croissante et du besoin de formation tout au long de la vie, on pourrait très bien envisager des programmes cadres nationaux et des objectifs à atteindre qui laisseraient aux établissements la possibilité d´organiser eux-mêmes leurs enseignements, leur emploi du temps, le travail interdisciplinaire, leur politique documentaire et les attributions du CDI.

Un tel fonctionnement exige non seulement une réorganisation complète, mais des conditions nouvelles accompagnant sa mise en œuvre et tenant compte de l´émergence de nouveaux métiers tels que des administrateurs de réseaux ou des responsables de site Internet.

Ainsi, ce n´est qu´au prix de la mise en place conjointe d´une politique et de systèmes d´évaluation et d´orientation positive, fiables à tous les niveaux, que l´Etat pourrait parer au danger de l´émiettement, de la concurrence sauvage et du renforcement d´inégalités déjà très présentes. Sans cela, on peut penser que, même à moyen terme, l´échec est assuré. »

Propos recueillis par Michel Alberganti


Le Monde daté du mardi 31 octobre 2000

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