Mis à jour le lundi 30 octobre 2000
« Comment les nouvelles technologies de l´information et
de la communication vont-elles affecter les méthodes
d´enseignement ?
– La vraie révolution, c´est Internet. Les outils de
communication et d´information qui se développent aujourd´hui
sont devenus indispensables à l´école et à l´enseignement.
Pour autant, il ne peut pas s´agir uniquement de mettre des
ordinateurs dans une classe en gardant les seules approches des
méthodes pédagogiques classiques. Celles-ci considèrent en
effet la classe comme une somme d´élèves qu´il faut éduquer
individuellement et pour lesquels communiquer en classe constitue,
dans bien des cas encore aujourd´hui, une faute punissable. A
l´époque d´Internet, un tel modèle sera rapidement
anachronique.
L´ordinateur doit au contraire pouvoir servir de vecteur de
communication et non pas uniquement de simple poste de travail
individuel. Cependant, je ne crois pas au principe de l´élève
qui apprendrait tout seul grâce au multimédia, Ni à celui
d´élèves capables de construire seuls leurs savoirs, même si
une partie de la formation, comme des exercices, des illustrations
de cours ou des recherches documentaires, peuvent être effectués
sur ce mode.
Si Internet et l´informatique sont en mesure de faciliter l´autoformation,
je préfère les situations pédagogiques actives déjà
expérimentées sous la responsabilité d´enseignants, comme la
création de CD-ROM ou de pages sur la Toile par des équipes de
plusieurs classes ou de plusieurs écoles, collèges et lycées à
travers la réalisation de projets communs. L´acte essentiel
réside dans ce que peuvent produire les élèves et qui révèle
la maîtrise de ce qu´ils ont appris.
Je mets en effet toujours l´accent sur la création, qui
nécessite qu´il y ait eu construction des savoirs. Une
rédaction, une dissertation sont déjà des créations
individuelles engageant la responsabilité de l´élève. Mais,
désormais, il faut admettre que, pour effectuer un tel travail,
l´élève aille s´informer au centre de documentation (CDI) ou
à l´extérieur de l´établissement, dans une bibliothèque ou
en participant à un forum de discussion sur Internet, par
exemple. Il devient ainsi plus responsable de ce qu´il fait. Pour
exploiter pleinement de telles méthodes d´apprentissage, il faut
évidemment que l´école se saisisse des possibilités offertes
par l´ordinateur et par Internet, qu´elle intègre ces données
dans ses schémas d´organisation, ses méthodes de fonctionnement
et d´évaluation.
– Dans ce contexte, comment se déroulerait la journée
d´un élève du secondaire ?
– La succession des cours traditionnels, donnés par des
professeurs n´enseignant qu´une seule matière, serait
remplacée par une organisation de l´emploi du temps bâtie à
partir d´une série de projets. Chacun de ces projets
mobiliserait une équipe pédagogique restreinte ou élargie,
suivant les cas, associée à un ou plusieurs groupes d´élèves.
En début d´année, une évaluation permettrait de définir
l´ensemble des projets éducatifs de l´établissement dont les
sujets seraient plutôt orientés vers les sciences pour certains
élèves, plutôt vers les lettres pour d´autres etc.
Un tel système exige une souplesse beaucoup plus grande
qu´aujourd´hui dans la conception du travail scolaire. Prenons
les séquences pédagogiques, par exemple. Elles ont
généralement été fixées à 50 minutes dans le cadre de
l´enseignement classique dans une classe. On estimait alors que
cela correspondait à la durée maximale de maintien de
l´attention d´un enfant. Avec l´ordinateur et le multimédia,
certains élèves réalisent en 15 minutes ce qui en prenait 50
auparavant tandis que d´autres ont besoin de plus de temps.
L´outil informatique répond justement à cette complexité.
Il permet de mettre en place une organisation qui prend en compte
les différences entre les élèves en individualisant les
apprentissages tout en favorisant un travail d´équipe.
– Quel sera l´impact sur la fonction des enseignants
d´un tel changement d´organisation ?
– Le grand changement pour le professeur, c´est qu´il
cessera d´être la seule source d´information des élèves. On
voit apparaître des stratégies éducatives hybrides qui font
appel simultanément aux enseignants, aux ordinateurs et à
Internet. Cela ne signifie pas que le professeur puisse se
contenter d´une formation allégée ou de connaissances plus
restreintes. Au contraire. C´est grâce à l´étendue de son
savoir que l´enseignant sera capable de structurer les méthodes
d´apprentissage des élèves, de leur apprendre à travailler, de
qualifier les sources d´information. Il devra être en mesure de
répondre aussi ra éléments pour qu´ils trouvent les réponses
par eux-mêmes. D´où une attitude des professeurs beaucoup plus
réactive qu´aujourd´hui avec les cours magistraux.
Pour cela, même si des progrès réels ont pu être accomplis,
il leur faudra s´appuyer sur une culture plus poussée, plus
multiforme, qui couvrira à la fois leur domaine disciplinaire, la
maîtrise des outils d´information et de documentation. Les
enseignants deviendront ainsi les créateurs et les organisateurs
des connaissances des élèves. Une fonction beaucoup plus riche
que la simple transmission du savoir. Evidemment, il faut que leur
formation prenne en compte ces éléments. S´ils ressentent
encore aujourd´hui des craintes, c´est parce qu´on ne leur
présente pas cette mutation comme une véritable alternative à
leur travail actuel.
– Quels sont les obstacles à la mise en place de cet
enseignement par projets ?
– Je pense qu´il existe trois types d´obstacles. D´abord
le maintien de l´enseignement traditionnel. Quand on a commencé
à enseigner les langues étrangères, il y a plus d´un siècle,
on est parti du constat que les méthodes utilisées pour le grec
et le latin fonctionnaient bien et on les a appliquées à
l´anglais ou l´allemand. C´est extraordinaire ! Le second
obstacle, c´est la concurrence entre les disciplines. Dans un
système aussi structuré que le nôtre, il est très difficile de
faire apparaître de nouveaux enseignements sans empiéter sur
ceux qui existent déjà. D´où des combats dans lesquels
l´avenir du pays passe largement à l´arrière plan. Le
troisième obstacle est financier. Enseigner l´informatique
nécessite du matériel, sinon c´est une hérésie. C´était
l´objectif du plan Informatique pour tous…
Malgré ces difficultés, la mise en place des projets
d´action éducative au collège par Alain Savary, au milieu des
années 80, allait dans le bon sens. Partout, les résultats ont
été positifs. Pourtant, la généralisation ne s´est pas faite.
Non par faute de moyens, comme on le croit souvent, mais parce que
cela venait en plus du reste. Il arrive un moment où l´on ne
peut plus accumuler. L´organisation traditionnelle ne peut pas
correctement prendre en compte le fonctionnement par projet. Elle
en est incapable tout simplement parce qu´elle n´a pas été
conçue pour cela et encore moins pour intégrer les techniques
d´information et de communication actuelles ou à venir.
Aujourd´hui, les travaux personnels encadrés au lycée, les
travaux croisés au collège ou les projets interdisciplinaires au
lycée professionnel représentent aussi un début de changement
dans l´approche pédagogique en faisant travailler ensemble des
disciplines jusqu´alors enseignées séparément. Pourtant un tel
projet reste assez conventionnel car il ne repose pas sur une
stratégie éducative d´ensemble et il manque encore la
réflexion de fond, ne serait-ce que pour tenir compte du fait
que, dans la vie active, on travaille désormais autrement.
Je pense, par ailleurs, que l´opposition des enseignants est
un faux argument car elle ne représente que la partie visible de
l´iceberg. Même avec les plus farouches opposants, il est
possible de dialoguer, d´échanger des idées. Aujourd´hui, il
est indispensable de convaincre les professeurs. Pour cela, je
pense qu´il faut passer par le corps des inspecteurs qui est en
contact avec les enseignants.
– Quelle devrait être, selon vous, cette vision globale
dont vous stigmatisez l´absence ?
– Pour la période des vingt à trente ans à venir, le
centre de l´organisation scolaire ne doit plus être la classe
mais l´établissement. Or, ce dernier subit des contraintes
beaucoup trop importantes aujourd´hui. L´organisation
pédagogique actuelle reste encore trop fondée, dans l´esprit de
beaucoup, sur l´application au pied de la lettre de programmes
très précis, même si ces derniers ont déjà passablement
évolué. Cette politique est issue de l´époque où il fallait
être sûr que tous les enfants allaient à l´école, faisaient
la même chose, le même jour et à la même heure afin de
garantir une évolution identique de chacun au cours de l´année,
ce qui n´était d´ailleurs possible qu´au prix d´une certaine
homogénéité des enfants allant à l´école.
Malgré quelques aménagements, cette conception n´a pas
évolué en profondeur. Or, elle est incapable de s´adapter à la
réalité d´une société où les différences entre les élèves
ne cessent d´augmenter. Pour prendre en compte une telle
hétérogénéité sans cesse croissante et du besoin de formation
tout au long de la vie, on pourrait très bien envisager des
programmes cadres nationaux et des objectifs à atteindre qui
laisseraient aux établissements la possibilité d´organiser
eux-mêmes leurs enseignements, leur emploi du temps, le travail
interdisciplinaire, leur politique documentaire et les
attributions du CDI.
Un tel fonctionnement exige non seulement une réorganisation
complète, mais des conditions nouvelles accompagnant sa mise en
œuvre et tenant compte de l´émergence de nouveaux métiers tels
que des administrateurs de réseaux ou des responsables de site
Internet.
Ainsi, ce n´est qu´au prix de la mise en place conjointe
d´une politique et de systèmes d´évaluation et d´orientation
positive, fiables à tous les niveaux, que l´Etat pourrait parer
au danger de l´émiettement, de la concurrence sauvage et du
renforcement d´inégalités déjà très présentes. Sans cela,
on peut penser que, même à moyen terme, l´échec est
assuré. »
Propos recueillis par Michel Alberganti
Le Monde daté du mardi 31 octobre 2000